"Fractal Film", un projet hybride de Delphine Doukhan et Antoine Schmitt

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Delphine Doukhan met en scène et Antoine Schmitt code, de leur rencontre nait "Fractal Film", un projet hybride et un peu mystérieux qui mêle danse, performance, cinéma et art génératif. "Fractal Film" procède à un épuisement du regard sur une scène donnée. Six personnages déambulent, dansent, intriguent. La scène est courte mais dense. Elle est filmée sous huit angles différents et fait l’objet d’un film qui peut se générer à l’infini. Delphine Doukhan et Antoine Schmitt nous en disent un peu plus sur le processus de création, leur collaboration et sur leur utilisation d’une "caméra logicielle". "Fractal Film" est actuellement présenté au festival Exit au MacVal de Créteil.

ARTE Creative : Delphine Doukhan et Antoine Schmitt, comment est née votre collaboration ?
Delphine Doukhan : Nous nous connaissons depuis longtemps… Au départ de ce projet, il y a d’abord eu l’envie d’exploiter un ensemble de photographies,  « Transports collectifs », et de l’associer à un système informatique afin de créer une promenade dans l’image, une sorte de montage alternatif. J’en ai parlé à Antoine. L’idée a résonné et on a décidé de penser à un projet inédit, « Fractal Film ».

Delphine vous avez chorégraphié, pensé et écrit la scène de « Fractal Film ».  Quel a été le processus d’écriture, pouvez-vous nous raconter la scène ?
Delphine Doukhan : Il fallait une histoire en accord avec ce que l’on mettait en place avec Antoine : une scène suffisamment complexe pour permettre plusieurs niveaux de lectures possibles, des expressions claires, beaucoup de détails... Des détails révélateurs d'un tout. Un tout qui pourrait apparaître ou pas (le tout au sens du contenu narratif). Je me souviens que l’on avait évoqué aussi la structure du théâtre élisabéthain. Rapidement, la forme d’une captation scénique est venue. L’idée de boucle aussi : une scène en boucle, pour qu'on ait cette sensation de jamais le même et tout à la fois, toujours le même, au gré des différents passages de la caméra logicielle. J'ai alors pensé à une courte histoire qui condense plusieurs niveaux de relation entre différentes personnes : des relations de complicité, de séduction, de jalousie, de frustration, à l'intérieur d'un mini groupe, lui-même régi par des relations de pouvoir ou d'allégeance, chacun tenant son rôle pour la cohésion du groupe. La scène raconte la gestion d'un déséquilibre par le groupe, au fur et à mesure d'une chaîne de micro-événements : la jalousie d'un dominant provoque la sollicitude de deux autres personnes, qui, complices, manipulent un "outsider", le bouc émissaire, manipulation par laquelle la cohésion sera rétablie.

Pourquoi avoir choisi la forme du pantomime (très dansée) plutôt qu’une autre forme ? 
Delphine Doukhan : Dans mon travail, je donne une part très importante au corps qui bouge, agit, exprime ; et j’utilise peu de mots quand le corps est en jeu. Pour Fractal Film, j’ai fait appel à des danseurs qui ont collaboré à la création. Je suis venue à eux avec un scénario, un storyboard très précis, avec d’autres outils de travail aussi comme par exemple des films de danse de salon de type charleston ; tout un ensemble d’éléments pour faire exister l’histoire à l’intérieur du dispositif de tournage prévu : 8 captations circulaires de la même scène, ( 8 plans-séquences) sous 8 angles de vues successifs. La notion d'enchaînement de micro-évènements était très importante dans la mise en scène. Elle se devait de répondre à la logique des rapports, et était guidée par des orientations de regards précises. On voit, on se regarde, on agit en conséquence. (L'outsider ne voit pas ce qui se passe). J’ai cherché un entre-deux dans la mise en scène, entre réalisme et abstraction. La danse et le chant murmuré sont le contexte et le ciment de l'histoire. C'est sa temporalité. C'est ce qui permet d'exprimer l'idée de cohésion et de perturbation dans le groupe, car il y a une pulsation commune et partagée. C'est par là qu’ont lieu les déplacements, les regroupements de personnes, les expressions et les orientations de regards ; L'emploi de la danse de salon avec le chant qui l'accompagne, donnent un ton naturaliste, une sorte d'accessibilité à l'ensemble. Les éléments de décor s’apparentent à certains signes du pouvoir : lourdeur du béton, luxe du laiton tarabiscoté, bassesse du tabouret. Le sol rouge renvoie à la notion de scène, de représentation, l'univers noir qui englobe le huis clos, à une dimension mystérieuse et abstraite.

"La scène cinématographique se déroule, encore et encore. Bien qu'en boucle, elle n'est jamais vue sous le même angle, ni avec les mêmes positions, mouvements et comportements de caméra". Quelles sont les techniques mises en œuvre pour réaliser une vidéo générative telle que "Fractal Film"?
Antoine Schmitt : Cette scène a été tournée lors d’une résidence au laboratoire d’expérimentation de Stereolux à Nantes. Elle a été tournée en très haute définition avec une caméra 5K sous huit angles différents. La caméra 5K fournit une très haute résolution et permet donc un zoom de qualité HD. L’ensemble de ce matériau filmique est ensuite revisité par une "caméra logicielle" qui va zoomer et naviguer dans l’image selon un ensemble de "règles", des protocoles de lecture imaginés par Delphine et moi. Ces règles, au nombre de 21, s’appliquent de manière aléatoire aux séquences et génèrent ainsi une suite de scènes à l’infini. Inspirées de l’univers du cinéma, des mathématiques ou de la physique ces règles décrivent des comportements en termes de position, d'intention, de qualité de mouvement, par exemple : "Choisis la tête d’un personnage au hasard et suis la lentement", "Suis le point le plus blanc de l’image", "Balaye de long en large le bas de l’image". Ces règles ont été retranscrites dans un langage spécifique inventé pour ce projet, ce qui a permis de les affiner dans des séances de tests et visionnage.
Delphine Doukhan : A cela s’ajoute huit angles différents équivalents à huit points de vue distincts qui aboutissent à la totalité du travelling circulaire. Nous avons opté pour huit angles car cela correspond à la découpe du cercle de vision.

Antoine Schmitt, on retrouve souvent la notion de cinéma dans vos œuvres que ce soit pour "Fractal Film", "Actor" ou encore "Le grand générique", quelles motivations rencontrez-vous à revisiter les codes du cinéma mais aussi de la danse et de la musique ?  
Antoine Schmitt : "Fractal Film" creuse ce nouveau langage artistique qu’est la générativité en tant que tel tout en le confrontant au langage du cinéma. Revisiter les codes me permet de revisiter un langage artistique spécifique, en l’occurrence le cinéma et de le regarder d’une nouvelle façon. L’installation imaginée par Delphine et moi-même pour "Fractal Film" répond également aux codes du cinéma : un grand écran de projection HD, une pièce sombre, des spectateurs assis.

Un dernier mot sur la version retravaillée de "Fractal Film" sur ARTE Creative ?
Antoine Schmitt : Les contraintes du web ne permettent pas d’utiliser une caméra-logicielle totalement générative et aléatoire. Nous avons opté pour soixante passages qui utilisent toutes les règles et angles de vue. Un programme spécifique pioche au hasard un des soixante films et lorsqu’il arrive au bout réitère l’opération. C'est une semi-générativité qui préserve l’esprit de la version originale.

Actualité
"Fractal Film"
jusqu'au 05 avril 2015
au festival Exit à la Maison des Arts de Créteil.
 

Projets cités dans l'interview
• "Entrance", 2011, Delphine Doukhan
• "Transports collectifs", 2012, Delphine Doukhan
• "Actor", 2011, Antoine Schmitt
• "Le grand générique", 2009, Antoine Schmitt

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