Les clips nouvelle génération

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A l’ère du 2.0 où se situe le clip musical? Comment survit-il aux déferlements de nouvelles plateformes qui envahissent nos écrans? Youtube, Vimeo ont-ils enterré l’industrie musicale? Réponses avec Philipp Albers.

En 2004, le producteur Tim Renner avait intitulé son livre sur l’avenir de l’industrie musicale à l’ère numérique  "La mort, ce n’est pas si grave que ça finalement ". A l’image des quelques majors et labels de niche qui ont su négocier le virage en misant qui sur le vinyle qui sur le numérique, le clip fait assurément partie de ces morts-vivants qui dansent sur leurs propres tombes. Car la chute de l’empire MTV n’a pas relégué le clip aux oubliettes de l’histoire. Il a simplement changé d’apparence.

Rembobinons et repassons-nous l’histoire du clip musical en avance super rapide – sans faire dans le détail : après quelques timides essais dans les années 60 et 70, on assiste dans les années 80 à l’affirmation d’un genre à part entière, croisement entre les deux formes d’expression temporelle que sont la musique et l’image en mouvement, et à sa mise sur orbite sur la chaîne MTV. Le tout premier clip diffusé par celle-ci à son lancement en 1981 est le bien nommé "Video Killed the Radio Star" des Buggles, groupe formé par le futur producteur de légende Trevor Horn. La décennie qui suit sera l’âge d’or du clip, avec des productions aussi coûteuses que stylistiquement douteuses. Dans les années 90, le genre atteint la maturité et se mue en forme artistique à part entière. Les années 2000 sont celles de la crise de l’industrie musicale, de la trashisation de la télévision musicale et de l’exode vers le web.

"Internet Killed the Video Star", théorisent certains, tandis que le groupe de rock indé californien The Limousines met le constat en musique et en images remplies de zombies. Ce ne sont pourtant que la télévision musicale et son star-system traditionnel qui viennent de mourir. Le clip, lui, s’en va conquérir dare-dare les terrains de jeux numériques. Grâce à la baisse drastique des coûts de production et à la machine de collaboration et de diffusion démocratique qu’est Internet avec ses plateformes comme YouTube ou Vimeo, le clip refleurit depuis une décennie, accouchant de nouvelles formes et de nouvelles stars.

Confrontés à la chute vertigineuse des budgets marketing dédiés aux coûteuses superproductions, les groupes se sont emparés des caméras. Les « stars YouTube » sont nées, et le groupe américain OK Go en est l’une des premières et plus impressionnantes incarnations. Les clips dansés qu’ils tournent avec des bouts de ficelles pour leurs chansons "A Million Ways" en 2005 et "Here it Goes Again" un an plus tard ont été vus des millions de fois et – surtout – ont donné lieu à d’incalculables imitations, parodies et adaptations par des fans. La recette de ce succès a un nom : le potentiel de "mèmisation", c’est-à-dire la bonne association d’un effet de surprise susceptible d’attirer l’attention et d’un niveau d’imitabilité et de déclinabilité suffisamment accessible, capable de transformer, avec un peu de chance, une expression culturelle – peu importe qu’il s’agisse d’un geste, d’une suite de sons, d’une image, d’une phrase ou d’une vidéo – en mème Internet. Si tout se passe bien, ce phénomène se diffusera de manière virale et se retrouvera, dans le meilleur des cas, "référencé" au panthéon de la culture pop contemporaine. Cela dit, l’approche do-it-yourself d’OK Go a fini par verser dans le gigantisme, le groupe préférant miser sur les effets spectaculaires plutôt que sur la transposabilité et la dimension participative.

En tous les cas, la meilleure stratégie pour accélérer la mèmisation consiste bien à inventer des danses venues de nulle part, le "Gangnam Style" de Psy et le "Harlem Shake" l’ont amplement prouvé. Pour l’instant, aucun successeur digne de ce nom n’est en vue, la "Perverted Dance" de l’humoriste slovène Klemen Slakonja étant certes assez drôle, mais probablement trop intellectuelle pour faire un vrai tabac. (Dans le registre de la danse semi-ironique, on peut également citer un autre outsider : le crooner et comédien berlinois Friedrich Liechtenstein dans le clip Kackvogel de Solomun.)

Les nouvelles stars de l’ère YouTube ont tout compris aux mécanismes de la culture participative. Gotye, par exemple, a rendu hommage aux innombrables parodies, reprises, versions de fans et parodies de version de fans de son pénible "Somebody That I Used to Know" en produisant le mash-up "Somebodies – A YouTube Orchestra", monté à partir de plus d’une centaine de ces versions alternatives. Source d’inspiration ici : l’artiste Kutiman et son projet "Thru-You" qui a élevé la composition musicale à l’aide de bribes trouvées sur YouTube au rang d’œuvre d’art.

Aujourd’hui, même les stars d’Hollywood parodient les clips de leurs collègues. Dernier exemple en date : Bound 2 de Kanye West avec Kim Kardashian, rejoué plan par plan sous le titre Bound 3 par James Franco et Seth Rogen.

Une forme toute particulière du remix a réveillé de leur repos pourtant bien mérité les productions ultra pompeuses des années 80. Nous devons cette renaissance au concept du "literal music video", dont la merveilleuse idée consiste à réécrire et réenregistrer les paroles d’une chanson de manière à décrire littéralement ce qui se passe à l’écran. Cette mise à nue par les mots dévoile l’insondable crétinerie de ces clips avec leur imaginaire ultra-kitsch et leurs décors trash-exubérants.

La dernière étape en date sur le chemin du métaremix est cette « reconstruction » d’une bataille de commentaires en ligne sur YouTube, un genre dont le potentiel viral semble cependant relativement modeste.

Dans un autre registre, on observe également une réelle recherche de sincérité et d’intimité. De nombreux groupes et musiciens jouent chez eux, dans leur salon, installés devant la webcam ou filment très simplement leurs sessions de répétition. On compte parmi les plus brillants représentants de cette esthétique "YouTube Unplugged" le duo indé américain Pomplamoose qui enregistre ses "VideoSongs" suivant la devise "what you see is what you hear" ("vous entendez ce que vous voyez"). La plateforme de production vidéo Yours Truly a développé une série de petits portraits documentaires où les musiciens parlent d’eux-mêmes et de leur travail avant d’interpréter une chanson. La facture est nettement plus léchée que ce qu’on trouve chez la plupart des YouTubers amateurs mais l’une comme les autres recherchent bien l’authenticité et l’émotion. L’enregistrement in situ de mini-concerts intimistes et parfois improvisés dans des contextes insolites doit beaucoup au réalisateur français Vincent Moon, cofondateur de La Blogothèque et initiateur des Take Away Shows.

Bien évidemment, le do-it-yourself et le remix n’ont pas mis fin aux productions ambitieuses, qui restent proches des formats plus traditionnels tout en sachant innover sur le plan formel ou tout simplement raconter une bonne histoire. Petite sélection totalement subjective : le surréalisme sexy et hypnotique des producteurs espagnols Canadá pour "Bombay" d’El Guincho, l’alliage troublant entre les sons du bidouilleur électronique de Brooklyn Oneohtrix Point Never et les natures mortes de synthèse hyperréalistes de l’artiste infographe japonais Takeshi Murata pour "Problem Areas", le délicieux mélange entre buddy-movie et road-movie de "Tell Me Something I Don’t Know" de Herman Dune avec Jon Hamm et un petit yeti bleu dans les rôles principaux, ou encore ce voyage nostalgique effectué le temps d’un après-midi d’été caniculaire à travers les supports et gadgets disparus de la culture pop récente dans "Stand Still" des Flight Facilities.

Ces quelques exemples suffisent à montrer comment les nouveaux mécanismes de diffusion sur Internet et l’existence de caméras de plus en plus accessibles et performantes ont pu libérer le clip du carcan commercial de la télé musicale et déclencher une explosion de créativité.

A l’autre bout, huppé, du spectre, l’heure est à l’interactivité. Deux exemples tous frais illustrent tout particulièrement à quel point le cadre traditionnel du clip de trois minutes peut voler en éclats ou s’amuser à enfler pour prendre des proportions épiques. Il y a d’une part la récente remise en images du chef-d’œuvre vieux de 48 ans de Bob Dylan "Like a Rolling Stone". Le spectateur peut y zapper entre 16 chaînes de télévision différentes où tout le monde, du présentateur de JT à la cuisinière en passant par l’animateur, a la même chose à nous dire : "How does it feel ?" - aussi drôle qu’inquiétant. Pharrell Williams voit encore plus grand : dans "Happy", stars et inconnus se relaient pour danser une journée et une nuit entière à travers Los Angeles, une timeline permet aux internautes de se déplacer à l’intérieur des 24 heures. Par ailleurs, Beck a présenté en début d’année un clip à 360° immersif et interactif de sa version live de dix minutes de "Sound and Vision" de David Bowie. Et dès 2010, Arcade Fire et le réalisateur Chris Milk avaient réalisé "The Wilderness Downtown", personnalisable par des contenus de Google Earth mais d’aspect un peu cahoteux en raison de ses nombreuses fenêtres pop-up.

La production de ce type de créations installatives demande une certaine débauche de moyens et l’expérience vécue par le spectateur peut certes s’avérer particulièrement prenante. Mais là où la culture du remix et du fait-maison tendance lo-fi de YouTube active au maximum la participation des utilisateurs, ces nouveaux formats exhalent au final le parfum un peu ringard des années 90 avec leurs expérience télévisuelles "interactives" et leurs cédéroms multimédias. Peut-être tout cela n’est-il qu’un problème technique et que l’interactivité finira un jour par sortir de ses éternels premiers balbutiements.

Quoi qu’il en soit, le clip, lui, se porte actuellement à merveille.

Réactualisé le

07.01.2014

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A propos de ¡SPEGMA! La chronique culturelle du futur

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¡SPEGMA! est une chronique culturelle futuriste, de l’agence « Zentralen Intelligenz Agentur » de Berlin qui sera animée chaque mois par Philipp Albers, Ulrike Sterblich, Holm Friebe et Kathrin Passig, avec des illustrations de Martin Baaske. SPEGMA est dans la tradition du blog des tendances qui annoncent les prochains « gros changements» à venir. http://www.zentrale-intelligenz-agentur.de/  

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