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Cross, trans, over the media…

Anonymous

Scrollitelling, crossmédia, transmédia, expériences interactives en HTML5, nouvelles narrations… Ainsi va la vie numérique qui génère à l’infini ses nouveaux jargons. Alors que les contenus voguent du cinéma à la télé, de l’écran des portables aux tablettes et ordinateurs, où en est-on au juste?

Après la convergence tant attendue par les Vivendi et autres grands noms de l’entertainment dans les années 1990, après la généralisation du web social (qu’on appelait il n’y a pas si longtemps le Web 2.0), le web des réseaux sociaux, des boutons like et share qui ont transformé les expériences online, voici donc que, depuis deux ou trois ans, la social TV, le webdoc ou encore la fiction transmédia ont débarqué dans les vocabulaires des observateurs patentés de nos usages numériques. Si vous sentez la pointe d’ironie, c’est normal. N’empêche que ces contenus hybrides voguent du cinéma à la télé, de l’écran des téléphones aux tablettes et ordinateurs en toute liberté.

Assises du webdoc, prix et médiatisation, meetings et conférences autour de la social TV se multiplient. Les ressources des productions audiovisuelles exercent fort logiquement un pouvoir d’attrait auprès de nombreux créateurs, qui embarquent dans l’aventure, soutenus par les fonds d’expériences interactives qui se sont eux aussi multipliés (en France, le CNC, Centre national du cinéma et de l’image animée, a financé 95 projets "trans" en 2012 pour un montant de 2,5 millions d’euros, et les régions se poussent également du col, comme Pictanovo, dans le Nord-Pas-de-Calais qui délivrera 1,25 millions d’euros en 2014 au titre des "expériences interactives").

Les géants de l’Internet sont partie prenante, qui nourrissent ainsi leurs plateformes. Dans la liste des finalistes aux Interactive Awards pour l’édition 2014 du prestigieux festival SXSW, d’énormes projets sont présentés par Disney et Google réunis ("Entrez dans le monde d’Oz", aimable promenade rappelant les CD-Rom d’antan) ou encore Red Bull ("Red Bull Rampage", compétition en BMX dans des endroits improbables), tandis que des coproductions dignes d’Hollywood présentent des projets mélangeant les genres. On pense à "Fort McMoney", le documentaire en mode jeu sérieux de David Dufresne, réalisateur comblé de webdocs emblématiques. Depuis le lancement à l’hiver 2013 de "Fort McMoney", 400 000 joueurs ont rejoint ce webdoc ludique, fruit de deux ans d’enquête dans l’industrie pétrolière (coproduit par ARTE, l’Office National du Film du Canada et Toxa, "créateur de contenu multiplateforme" québécois). Preuve que ces "nouvelles narrations" attirent.

Bruno Smajda, organisateur des Cross Video Days, le "marché européen du crossmédia", où des projets triés sur le volet viennent chercher d’éventuels producteurs, confirme : "En 2012, nous avions reçu 200 projets, en 2013 nous sommes passés à 350, provenant de 34 pays ; nous étions l’an passé au corner transmédia du festival de Cannes, et cette année les projets retenus seront pitchés à Cannes pendant le festival et à Paris, en juin."

Si les mondes du cinéma, de la télévision, du jeu vidéo et de l’internet se rapprochent, les cultures sont pourtant encore étanches. Ainsi, au cours de l’après-midi "Cross et Transmédia" organisé par les Cross Video Days dans le cadre du Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, en février dernier, le public, issu majoritairement du cinéma (et plutôt du court, donc), montrait quelques signes d’incompréhension et d’inquiétude face à un écosystème numérique qu’il ne connaissait guère.

Alexandre Brachet, fondateur d’Upian, "webproducteur" à l’origine de projets parmi les plus intéressants en matière d’invention formelle (webdoc notamment), dévoilait en toute transparence les chiffres "d’audience" du plus que formidable "Alma, une enfant de la violence", portrait d’une jeune femme ayant passé cinq ans dans un gang au Guatemala. Ce webdoc insoutenable et poignant de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère a recueilli 351 700 visites (dont 61% les dix premiers jours, en octobre 2012), pour 7 minutes et 16 secondes de moyenne par visiteur. A un participant s’inquiétant de cette durée, Alexandre Brachet rétorquait que personne ne pouvait affirmer que l’acheteur d’un best-seller allait le lire entièrement…

"L’internet c’est l’espace de la qualité, c’est un média d’audience de niche, c’est une matière vivante, organique", expliquait le producteur en évoquant l’articulation à trouver, à chaque fois singulière, entre un projet pour la télévision et sa déclinaison numérique. Citant l’exemple de "Génération Quoi" (documentaire en trois parties de Laetitia Moreau sur les 18-34 ans), pour lequel Upian (avec la société de production audiovisuelle Yami 2) a imaginé et mis en place un questionnaire en ligne, auquel plus de 200 000 personnes ont répondu.

On attend avec impatience le prochain projet d’Upian, encore avec ARTE (et ce n’est pas parce que cette chronique est publiée sur ARTE qu’on en parle, promis), "Do Not Track", qui fonctionne sur ce même principe de narration interactive : pour "engager" l’internaute, c’est à partir de ses propres données que la surveillance généralisée des outils numériques est démontrée. Il entre son numéro de téléphone, son mail, et asez rapidement apparaissent, grâce à des algorithmes qui vont nourrir et chercher les données de connexion, cookies et autres chemins d’accès aux datas invisibles, les informations qui sont aspirées par Facebook, la SNCF, Google, Youtube, etc. "Let’s track the trackers together !", trompette Alexandre Brachet, pour qui il s’agit "de réfléchir ensemble sur ce que ça fait d’être traqué en permanence ou dit autrement". Sortie prévue cet automne.

Si les mondes du cinéma, de la télévision et de l’Internet convergent dans les usages (l’écran du live n’est plus celui de la télé, sauf pour les plus grands événements sportifs, chaque crise dans l’actualité montrant la prédominance de Twitter et des réseaux sociaux sur l’information audiovisuelle "classique"), reste à rapprocher les cultures. Bruno Smajda est plus que confiant : "La France a une position exceptionnelle, pas un pays, à part le Canada qui exige que tout projet soutenu publiquement ait une dimension digitale, n’a autant de solutions de productions, des nouvelles écritures à France Télévision en passant par ARTE qui fait un boulot extraordinaire. Avec Alexandre Brachet et ces nouveaux producteurs, nous sommes encore dans la catégorie des éclaireurs, des chercheurs qui définissent la syntaxe de demain. Le processus est le même que pour la musique : avec le transmédia, on apprend, on teste, on optimise, et une fois qu’on a un business model, on fait le tour des chaînes du monde entier et on signe."

Trop optimiste, Bruno Smajda ? Pas si sûr. Le modèle économique n’est pas vraiment encore là (Alexandre Brachet admet que la section webdoc n’est pas celle qui rapporte à Upian), même si les structures de production audiovisuelles anciennes (cinéma et télévision) apportent un confort que les créateurs numériques ne connaissent pas. Mais les passerelles entre industries créatives, elles, existent déjà.

Le panorama sur la production de courts qu’offre chaque année le Festival international de Clermont Ferrand en est la parfaite illustration. Prenez ce pur bijou d’animation british, "I Love You So Hard", de Joel Veitch et Ross Butter. Joel est un peu le héros de cette fiction dessinée par Ross, complètement barrée, où l’amoureux transi transforme sa flamme en cauchemar quotidien pour l’objet de ses fantasmes (une expérience intime, indique Joel Veitch dans un grand sourire à Clermont, soulignant toutefois que pour lui, neuf mois de cour assidue ont débouché sur un mariage heureux, avec enfants à la clé !).

Exemplaire de mauvais esprit, de franche rigolade régressive et d’une façon de pratiquer les médias sans même se poser la question des techniques (voir à ce sujet le making of où le dessinateur explique les passages du dessin à l’animation sommaire, puis au scan, bref, les aller-retours incessants de la main à la souris, du papier à l’écran), "I Love You So Hard" est également emblématique d’un état d’esprit, celui-là même qu’on retrouve sur le site de Joel Veitch, "Rathergood", repaire incontestable de geekeries en tout genre (on recommande pour bien rigoler la fusée bacon).

 

Identifiant Scald invalide.

"I Love You So Hard" (Royaume-Uni, 2013, 4’), Joel Veitch et Ross Butter

Autre parfait exemple des croisements déjà opérés, le film "Noah", qui a agité à peu près tous les festivals de courts métrages depuis sa sortie (prix du meilleur court-métrage canadien à Toronto, grand prix Labo et prix du public Labo à Clermont). Une fiction qui ne sort pas de l’écran de l’ordinateur, celui d’un ado en pleine rupture via Facebook. Ce film signé de deux jeunes Canadiens de 23 et 24 ans, Patrick Cederberg et Walter Woodman, a été produit pour 300 dollars. Il "révèle" à tous les adultes de plus de 30 ans la vie numérique des "djeunes" (très IRL de fait…). Lesdits djeunes (on a testé pour vous) n’y sont pas plus sensibles que ça. A découvrir en ligne ici.

Des courts sans grands moyens (un peu comme, dans le jeu vidéo, les indé ont bousculé les triple A, blockbusters du genre) réinventent les grammaires narratives et visuelles, cherchent des pistes à suivre. Dans "La Part de l’ombre (diffusé sur ARTE le 19 janvier dernier), Olivier Smolders réalise un vrai faux docu à la qualité plastique (noir et blanc) impeccable, fascinante, sur un photographe hongrois, Oscar Benedek, mystérieusement disparu en 1944.

Le personnage est-il vrai ou faux ? Ses images ont-elles une existence historique ? Le spectateur hésite, y croit, n’y croit plus, est ballotté entre doutes et croyance dans cette façon de documenter un passé suffisamment crédible, quoique affreux. Une variation autour des docufictions plus que virtuose. "Le matériau paraît très homogène, explique Thierry Smolders (à Clermont), mais les extraits en Super8 ont été tournés il y a plus de quinze ans, les images d’autopsie proviennent d’un photographe américain, et l’iconographie est un mix de deux univers, le mien et celui d’un jeune et talentueux photographe, Jean-François Spricigo."

Côté technique aussi, les lignes bougent grâce à ces courts. C’est le cas de deux films admirables par leur plastique, "Paleosol 80 South", une fiction documentaire israélienne d’Amir Yatziv et Jonathan Doweck (qui sera présentée dans le cadre du festival des films d’art l’AVIFF à Cannes en mai) et "Montana en sombra" (prix spécial du jury Labo de Clermont). Le premier, à l’aide d’une caméra thermique (un appareil de l’armée bidouillé par les réalisateurs) utilisée la nuit, est une balade surréaliste en quête des traces archéologiques du mont Sinaï. Elle a été tournée clandestinement dans le désert israélien à l’intérieur de la zone militaire "80 South". La demande d’autorisation leur ayant été refusée, les deux réalisateurs y sont allés de nuit, en douce. Des méthodes dignes de hackers, pour un résultat à l’image tremblotante, la saturation thermique étant détournée de sa fonction première (la surveillance), et utilisée pour faire douter nos yeux (s’agit-il d’une mission archéologique dans le futur, sommes-nous réellement face aux traces du mont Sinaï biblique ?).

"Paleosol 80 South" (2013, Israel, 17’40’’), Amir Yatziv et Jonathan Doweck (extrait)

Dans le deuxième, Lois Patiño filme la montagne comme personne ne l’a jamais vue, sombre, onirique, magistrale. L’auteur ne filme que du lointain, faisant apparaître les humains comme autant de fourmis sur un horizon lacté. "Le travail sur l’image s’est fait en post-prod, explique le réalisateur, les images ont été corrigées au niveau des couleurs (le blanc de la neige est très puissant), j’ai travaillé au diaphragme pour jouer sur les contrastes, dans un jeu d’abstraction-figuration où le point de vue, c’est la montagne elle-même."

"Montaña en Sombra" (2012, Espagne, 14´), Lois Patiño (extrait) 

Collaboration et participation, interactivité… Cette culture réseau déteint sur la production de courts, comme le montre "Through the Hawthorn (A travers l’aubépine)", d’Anna Benner, Pia Borg et Gemma Burditt, trois jeunes artistes ayant chacune son style de dessin et partageant pourtant l’écran dans ce docufiction autour de la figure d’un jeune schizophrène, en séance avec sa mère et son psychiatre. Elles avouent d’ailleurs, en créditant à la réalisation leur scénariste D.R. Hood, qu’une tierce personne était fort nécessaire pour ficeler ce tryptique alternant techniques d’animation et styles, de façon là aussi impeccable.

La technique n’est plus un critère esthétique qui départagerait les fictions "anciennes" et narrations "nouvelles". A Clermont-Ferrand, qui fut l’un des premiers à ouvrir une section "Labo" en 2002, la distinction formelle a fait long feu (mais nourrit toujours les débats pour déterminer pourquoi tel film est au Labo plutôt que tel autre, éminemment expérimental…). Restent les prises de risque, une certaine ligne que résume Calmin Borel, à l’origine du Labo : "Ouvrir et embrasser plus large." Les journées "crossmédia" à Clermont sont une autre façon de lutter contre "l’imperméabilité des milieux cinématographiques, artistiques, internet", ajoute-t-il, "il est temps de casser ces cloisonnements de petits mondes consanguins : les projets plus grands se font en grattant plus loin."

Ce n’est pas Takahide Hori, réalisateur japonais du très barré "Junk Head 1", qui dira le contraire. Lui a travaillé seul (scénario, son, musique, montage, animation et même la voix) à cette fiction SF ébouriffée inspirée de Jean-Pierre Jeunet, archétype d’une culture cyborg robotique steampunk et néanmoins kafkaïenne, sélectionné en international à Clermont et pourtant tellement "Labo". "J’ai déjà pensé aux dix tomes qui composeront l’ensemble et commencé le deuxième", explique Takahide Hori, qui a passé quatre ans à mitonner cette perle d’animation au rythme haletant en mode homestudio.

Of course, son film est visible dans son entier sur internet… Question de culture numérique, en somme !

"Junk Head 1", (Japon, 2013, 30’), Takahide Hori

Actuellement
SXSW
du 7 au 16 mars 2014
à Austin, Texas
Le site du festival

A venir
AVIFF
Festival des films d’art
du 15 au 21 mai 2014
à Cannes
Le site du festival

Cross Video Days
les 19 et 20 juin 2014
à Paris
Le site du festival

Crédit photo
"I Love You So Hard", court métrage de Ross Butter et Joel Veitch (Royaume-Uni, 2013), en compétition Labo au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, du 31 janvier au 8 février 2014. © DR

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