7eme-ciel.jpg

La bataille de l'open data

Anonymous

Libérez les données ! Ce n’est pas le dernier slogan du parti pirate, mais le mantra le plus répandu du moment. Les data (données), qu’elles soient small " , big", ou "open", sont les incontournables de la révolution numérique. Gouvernements, industriels, citoyens, artistes… C’est assez inédit pour le souligner : tous les acteurs participent à l’open data.

C’est en partant de la Tapisserie, une ancienne boutique de couture transformée en atelier collaboratif pour artistes, designers et développeurs à Paris (les We love the Net"), qu’on peut commencer d’envisager positivement l’open data. Deux mobiles, une mini-fusée et un ordinateur miniature en carton, montent et descendent le long du mur qui porte pour seule indication : "44mètres. La Tapisserie". Le va-et-vient de la fusée et de l’ordi-carton restituent en temps réel l’altitude des deux artistes à l’origine de "7e ciel", Albertine Meunier et Julien Lévesque, avec Aurélien Fache.

A quoi ça sert ? A pas grand chose, sinon à visualiser des données qui nous échappent la plupart du temps –mais que votre smartphone enregistre, lui… Dans Paris, l’altitude ne varie guère et cependant, on peut vérifier que Julien vit dans les hauteurs (du côté des Buttes Chaumont), tandis qu’Albertine fait moins de yo-yo. Tangible et poétique, "7e ciel" est un prototype chargé de révéler cette couche d’informations que nous générons sans même nous en rendre compte.

Présenté avec d’autres prototypes d’objets connectés, les "Happy Trucs", "7e ciel" a l’énorme qualité de ne pas afficher sa partie technique (pas d’esbroufe ni d’incitation à jeter la technologie chère par les fenêtres) et de présenter un usage retourné de la datavisualisation : retourné au profit de l’utilisateur, qui n’est plus "victime de l’exploitation de ses données, mais participant à cette joyeuse partie de transparence numérique. La même transparence qui, selon ses détracteurs, transforme le réseau en outil de surveillance généralisé.

20140228_tapisserie-7eciel2.jpg
L’installation "7e ciel" à la Tapisserie, atelier et lieu d’exposition à Paris. © Poptronics

A la Tapisserie, qui promène ses protos d’objets connectés jusqu’à Futur en Seine, le rendez-vous annuel de l’innovation numérique en Ile-de-France en juin prochain, l’équipe (ils sont six artistes, designers, développeurs hackers) planche sur l’idée d’un "design plus technique qu’artistique". Puisqu’aussi bien, explique Albertine Meunier, "la question des datas devient un enjeu de pouvoir qui atteint le sommet des Etats, alors que nous, citoyens, ne pouvons que difficilement le vivre : comme c’est très technique, on se sent très facilement dépassé par la machine" . La philosophie de "7e ciel" n’est pas utopique : elle montre une piste, un chemin pour que chacun se sente autonome et libre de choisir ce qu’il fera de ses données, privées ou publiques.

Plus directement utilitaire (et moins subversive, du coup…), "Little Umbrella", de Julien Lévesque et Aurélien Fache, connecte trois parasols de verre à cocktail à la base de données des prévisions météo de la ville de son choix (Paris, Tokyo, New York à la Tapisserie). Selon que le parapluie s’ouvre ou se ferme, vous saurez le temps qu’il fera dans les six prochaines heures. Le recours à des objets usuels et fragiles (les parasols déco pour coktails) permet à "Little Umbrella" d’anticiper sur ces usages à inventer avec les big datas. Une "visualisation poétique du temps à venir" comme disent les auteurs.

20140228_tapisserie-little-umbrella1.jpg
"Litte Umbrella" donne le temps à venir dans la ville de votre choix. © Poptronics

Cette façon de faire bricolo-poétique est à rebours de tout ce qu’on a pu entendre depuis l’affaire Snowden et la révélation qu’ "on nous écoute et surveille. Depuis ces fuites organisées de données plus que protégées, le monde a découvert l’imparable pouvoir des bases de données d’information et du potentiel politique, économique que leur extraction pourrait avoir. Carte Sim, géolocalisation, puces RFID, biométrie, caméras de vidéosurveillance… Nous sommes tracés en permanence, depuis nos trajets en métro, notre visite chez le docteur jusqu’au supermarché ou nos promenades en réseau. Dans le même temps, jamais n’avons-nous mis plus de zèle à publier les moindres détails de notre vie privée sur les réseaux sociaux, transformant la Toile en "vaste décharge de confessions sans fin" comme le dit le sociologue Richard Sennet.

Snowden, Prism, les wikileaks… Dans l’actualité internationale, ces noms ont fait immensément progresser la prise de conscience que les technologies ne sont pas neutres. Nos traces disséminées sur le Net sont aspirées et conservées dans les banques de données d’opérateurs privés, analysées de façon systématique et automatique (ce qu’on appelle datamining), pour parfois être ré-exploitées à des fins commerciales ou de contrôle.

Pourtant, nous disait en 2010 (déjà) le théoricien Bruce Sterling, "la sensibilisation consciente aux données n'est pas la même chose que leur utilité". La libération des datas (médicales, météo, sanitaires, sociales, économiques, culturelles…) est un chantier colossal. Concrètement, le croisement des bases de données autorise de nouvelles applications, datavisualisation et infographies dynamiques, qui n’en sont qu’à leur balbutiement. Le futurologue et auteur de SF américain a été l’un des premiers à évoquer les "objets bavards" dans le pamphlet écolo-techno "Shaping Thingsaux éditions du MIT en 2005. Aujourd’hui, il explique : "Les données n'ont pas besoin d'être humainement comprises pour être utiles aux gens. Vous pouvez taper deux mots au hasard dans Google et obtenir instantanément des résultats qu’aucun être humain n’a jamais vus. Il n’y a aucun contrôle ou organisation là-dedans. Google est un ensemble d’algorithmes de datamining, et jusqu’à ce que vous ayez tapé les termes de cette recherche, cette page de résultats est si bien "ignorée" qu’elle n'existe même pas." 

C’est le paradoxe actuel du mouvement de libération des datas : des milliards d’informations sous forme de jeux de données sont mis à disposition par les services publics, les institutions culturelles, certaines entreprises privées, sans que, pour l’instant leur visualisation soit organisée.

A la suite des Etats-Unis, qui ont "inventé" le terme d’open data (en 1995, dans un rapport du Conseil national de la recherche aux États-Unis intitulé "De l'échange complet et ouvert des données scientifiques"), le monde entier ouvre ses datas. Depuis 2003, une directive européenne (transposée en 2005 en droit français) a institué un "droit de réutilisation des données publiques". En 2013, le ministère français de la Culture a organisé son premier "Hackaton Dataculture" "pour imaginer les services culturels de demain autour des données publiques culturelles mises à disposition sur data.gouv.fr"En juin 2013, c’est le G8 qui signait une Charte pour l'ouverture des données publiques. En décembre 2013, un rapport au ministre français de la Culture, "Ouverture et partage des données publiques culturelles pour une (r)évolution numérique dans le secteur culturel", disait que "les institutions culturelles vont devoir travailler à la création ou à la refondation de leurs écosystèmes originels en apprenant à introduire le concept d'hackabilité dans leur organisation". En résumé, que la "grande" culture s’ouvre à la culture hacker !…

Les jeux de données se démultiplient. D’ailleurs, la France dépasse l’Allemagne, mais elle se positionne loin derrière la Grande-Bretagne ou… la Moldavie, selon l’Open Knowledge Foundation, qui analysait en octobre 2013 les données publiques pour 70 pays et leur réelle accessibilité. A titre d’exemple, la plateforme data.gouv.fr offre tous les jours de nouvelles données. Qu’il s’agisse de la liste des immeubles protégés au titre des Monuments historiques, de la fréquentation des musées de France, ou encore de la liste des " 200 plus grands succès du cinéma depuis 1945 ", la rubrique "culture" compte déjà 293 jeux de données. Quid de leur visualisation ? C’est là que le bât blesse, comme le reconnaît le rapport du ministère de la Culture : "Les institutions culturelles qui arriveront à intégrer l'innovation venue de dehors et à magnifier la créativité externe permettront à tous les citoyens, dont les jeunes, de devenir les hackteurs d'une transformation de la culture."

Pour y voir plus clair dans cette bataille de datas, prenons l’exemple très concret de la météo. Aux Etats-Unis, Fernanda Viégas et Martin Wattenberg ont conçu en 2012 une interface de visualisation artistique du vent en temps réel. Cette "carte des vents", basée sur les données météo nationales mises à jour heure par heure, permet en un coup d’œil de voir les zones de tempête ou l’arrivée des ouragans sur le territoire américain. Pour les deux data-artistes, qui dirigent désormais Big Picture, un groupe de recherche en visualisation lancé par Google à Cambridge (Massachusetts), "bien que nous ayons conçu cette carte des vents comme une exploration artistique, nous avons été surpris par les différents usages qu’en ont les gens : des observateurs d’oiseaux tracent les routes de migration, des cyclistes préparent leur randonnée et nous avons même vu des théoriciens du complot l’utiliser pour suivre de mystérieux produits chimiques dans l’atmosphère"

capture_decran_2014-windmap.jpg
Capture écran de la carte des vents montrant l’ouragan Sandy, le 30 cotobre 2012. © DR

Comme les prévisions météo américaines sont accessibles, le travail des deux artistes a essentiellement consisté à imaginer la meilleure visualisation. Au contraire de Mael Le Mée et de sa "Machine à remonter le temps", qui a dû batailler pour récupérer les données météo… du passé. La logique kafkaïenne de l’administration est partout : les données du jour et de la semaine à venir sont accessibles et ouvertes, celles du passé sont archivées et fermées (c’est à dire payantes). Son installation dans le cadre de l’exposition "Ro[bots]" à Compiègne permet à quiconque de découvrir le temps qu’il faisait à sa naissance ou à toute autre date du passé. Au plafond, un ciel simule la couverture nuageuse, tandis que le sol reproduit l’intensité des gouttes de pluie. Simple, ludique et poétique encore !

machine-a-remonter-le-temps.jpg
" La Machine à remonter le temps" de Mael Le Mée, à Compiègne, dans l’exposition Ro[bots]. © Richard Dugovic

Si les datas sont de plus en plus accessibles, leur exploitation est encore largement à la traîne. Cependant, pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle application apparaisse. Le mouvement a été largement initié, comme bien des usages numériques, par des artistes et des hacktivistes, notamment à partir de la cartographie, générant même un nouveau terme, le cartactivisme (maptivism). Open Street Map (OSM), l’équivalent cartographique de l’encyclopédie Wikipédia, est né en Grande Bretagne en 2004. Ce service de cartographie open source a accédé à la reconnaissance internationale à l’occasion du séisme en Haïti en 2008. Le géant Google ne se préoccupe guère d’envoyer ses Google cars baliser les territoires défaillants économiquement. Grâce à la contribution de centaines de cartographes bénévoles, les secours ont pu se déplacer à l’aide de cartes actualisées par les données satellite.

Le cartactivisme touche désormais tout un tas de domaines (pauvreté, pollution…) et l’exploitation collective des datas est devenue une arme à part entière de militants pour une réappropriation citoyenne et politique de notre environnement. Deux exemples en témoignent : "MapKibera", un projet de recension topographique collaborative du plus grand bidonville du Kenya, à Nairobi, zone blanche sur Google Maps, et l’infographie dynamique élaborée en janvier 2014 par le New York Times, "Mapping Poverty in America", réalisée à partir des données officielles du bureau de rencensement américain. 

Tout juste après les hacktivistes et les artistes, c’est en effet du côté de l’information que sont apparues les premières visualisations de données. A la réserve près que peu de médias en ont vraiment les moyens –il n’y a qu’à voir à ce sujet le goutte-à-goutte auquel les révélations de l’affaire Snowden sortent dans la presse internationale. Le mouvement de libération des données touche également les administrations et les grandes entreprises. Pour des raisons pas forcément philantropiques… L’impact économique de l’open data est encore peu quantifiable. Cependant, selon le Rijksmuseum, les retombées économiques pour la ville d’Amsterdam de sa réouverture (rénovation du bâtiment et nouvelle politique numérique) sont estimées à 235 millions d’euros, en hausse de 80%. Depuis le 30 octobre 2012, date de la mise en ligne du Rijksstudio, les internautes peuvent ainsi télécharger 125 000 images d’œuvres du domaine public avec pour seule contrepartie, en cas d’utilisation, de mentionner " Rijksmuseum, Amsterdam ".

La British Library, les Archives fédérales d’Allemagne, le Getty Museum… Un peu partout, les institutions mettent désormais à disposition leurs fonds. La Bibliothèque nationale britannique parle de "cloud culture" et propose rien moins qu’un million d’images sur Flickr depuis décembre 2013 ; les Archives allemandes ont passé un accord avec Wikimédia pour diffuser leurs images en Creative Commons, le Getty Museum avec son Open Content Program met à disposition du public quelque 10 000 images (peintures, manuscrits, photographies, antiquités, sculpture…) dont les droits sont tombés dans le domaine public.

L’open data dans le champ de la culture grignote gentiment les positions des géants privés du secteur, en dessinant une gigantesque tour de Babel d’images à manipuler et faire circuler. Ce n’est qu’un tout petit pan de ses applications potentielles. Le contrôle, le marketing, les comportements standardisés sont certes d’un côté du tableau. Mais de l’autre, s’imaginent d’autres usages qui font du numérique une vraie révolution industrielle. A Paris le 9 avril, Rand Hindi, 29 ans, a reçu le titre un peu ronflant d’"innovateur de l’année" décerné par la revue du MIT (qui fait le tour du monde des " innovateurs de moins de 35 ans ") pour ses modèles contextuels de prédiction, basés sur une analyse croisée de big data (flux de population, données d’utilisation des infrastructures, historiques des comportements de consommation d’énergie, d’achats en magasins, climat et emplacement des commerces). Avec "Snits", cet "architecte de l'algorithme urbain" espère améliorer l’habitabilité dans les villes. Une des premières applications concrètes de son modèle contextuel est l’application prédictive "Tranquilien", développée pour la SNCF, qui permet aux usagers détenteurs d’un iPhone de prévoir quel train n’est pas bondé en banlieue parisienne.

Des obstacles techniques, économiques, politiques, éthiques même, il n’a guère été question ici. Non qu’ils n’existent pas, au contraire – la datavisualisation, ça coûte ; la protection de la vie privée, y compris dans les bases de données des administrations, est problématique ; le bouleversement des droits d’auteur est phénoménal… Cependant, la libération des datas accélère l’avènement d’un domaine public du Net. Un pied dans la porte de Google, Apple, Cisco and co…

A voir
"Happy Trucs",
à La Tapisserie,
13 rue Pétion, Paris,
du 22 février au 29 mars ;
à
Futur en Seine,
du 12 au 15 juin
au
village des innovations, Paris.

"La Machine à remonter le temps" de Mael Le Mée
dans le cadre de l’exposition Ro[bots]
qui s'est tenue du 25 mars au 17 avril à Compiègne.

© Illustration Bastien Didier-La Tapisserie

 

Commentaires (0)