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La possibilité du glitch

Anonymous

Au-delà de l’IRL – entendez au-delà du réel. IRL (In Real Life), ainsi les protogeeks se donnaient-ils rendez-vous dans la "vraie" vie. AFK (Away From Keyboard), lui préfèrent aujourd’hui les partisans de Pirate Bay pour dire l’intrication de nos vies "en" et "hors" ligne, de nos façons de nous connecter et d’être au monde, fût-il 100% numérisé. Annick Rivoire, journaliste critique française, fondatrice de Poptronics.fr, observe et analyse la culture digitale depuis... la préhistoire du réseau.
 
 
Aux débuts de l’ère numérique, il y a quelques décennies à peine, les cyberévangélistes rêvaient d’un monde hyperconnecté, où l’homme dépasserait sa condition physique et deviendrait le post-humain d’une société post-moderne. Les idéaux "flower power" ont vécu, et même la fin du monde est derrière nous. Cependant, la révolution numérique a engendré dérives sectaires, sécuritaires, idéologisantes et commerçantes –qui ne seront pas l’objet de cette chronique, on préfère les chemins de traverse du Web. Avec l’accélération du temps réseau, de l’innovation et de la numérisation du monde s’est développée dans le ventre de la bête une culture contestataire, hacktiviste défendant la liberté d’expression et le DiY, une certaine autonomie des moyens de production pour aller vite. Cette culture hacktive, elle, se porte au mieux, et n’a rien de dépassé. Elle se nourrit de l’accélération technique, la critique et la recycle, lui fait son compte comme l’annonçait Kim Cascone en évoquant « l’ère post-digitale » qui a vu émerger l’art du glitch (The Aesthetics of Failure, 2002).

Subrepticement, et parfois naïvement (puisqu’ils utilisent à plein les ressources et techniques les plus pointues tout en argumentant pour le recyclage des déchets électroniques), de jeunes artistes rebattent les cartes de la révolution numérique. En puisant aussi bien dans l’histoire du cinéma expérimental, de l’art sonore, des détournements et du Ready-Made, en s’inspirant de quelques concepts eux aussi recyclés (la dérive psychogéographique de Debord est un des mantras de la net-culture), ils conçoivent des dispositifs qui perpétuent l’Histoire de l’art : bousculer les a prioris, questionner les dispositifs, remettre en cause les standards, détourner les cadres, (r)éveiller le regard.

De façon tout aussi modeste que ces artistes qui refusent la dénomination même d’artiste, lui préférant des termes plus ouverts (créateurs, bricodeurs, hackers, makers, hacktivistes…), cette chronique entend documenter ces nouvelles socialités. Celles où des acteurs inventent quotidiennement le ‘remix’, le ‘glitch’, le ‘cut and clicks’, le ‘circuit bending’, le ‘databending’… Leur culture refuse de poser la question de sa place (haute ou basse). L’inventivité et l’innovation sociale, politique et technique au sein de leurs micro-communautés dépoussière l’espoir. Sans verser dans une utopie rieuse qui ne correspondrait pas à l’époque, "Au-delà de l’IRL" se propose de réconcilier le in et le off (line), de raconter concrètement, à travers portraits, liens, projets, manifestations, cette joyeuse socialité qui s’appuie sur l’Internet.

Damien Bourniquel est justement l’un de ces artistes, un maker, un hacker culturel nouvelle génération, d'une petite trentaine, sorti d’une école de mode sans avoir vraiment jamais été fashion. Il bidouille et bricode (mot-valise pour dire le bricolage de code informatique), modifie images, sons et vidéos, creuse et approfondit une forme de relecture en accéléré du remix et du glitch. Damien Bourniquel est un databendeur, littéralement un plieur de données. A ce titre, il fait partie de la veine créative venue du détournement (bending en anglais signifie pliage), qui va du détournement de circuits (le circuit bending, qui déforme les fonctions originelles d’un instrument électronique, le plus souvent des jouets des 70’s de type Dictée magique, Gameboy…, pour les transformer en instruments de musique électronique ou en outils de VJing), jusqu’au code bending à la Jodi et au data bending.

Son projet (en cours) s’intitule Images audacieuses, clin d’œil au logiciel libre d’enregistrement et de montage audio Audacity. En manipulant l’extension d’un fichier (ce qui détermine généralement sa nature, du son en .mp3 ou .wav, de l’image en .jpg ou .pdf…), Damien Bourniquel manipule la matière sonore ou visuelle pour une alternative miroir : le son devient image, l’image devient son. Le fichier lui-même est ambigü, double. Ces Images audacieuses sont à la fois immédiatement perceptibles tout en étant impossibles à appréhender. Malgré les altérations de pixels, on reconnaît la pochette du Thriller de Jackson ou le Windowlicker d’Aphex Twin, de même qu’on identifie derrière le crissement audio les tubes du patrimoine musical universel. Cependant, le fichier bendé par Damien Bourniquel est totalement neuf, à la fois son et image, il se lit, selon l’extension choisie comme une image glitchée (pliée) ou comme un son dégradé. Comme si l’on inventait une façon de voir en écoutant ou d’écouter en voyant, qui ferait perdre à chaque option un peu de ses qualités. Re-Cover (titre de la série), est une mise en abîme forcément vertigineuse, alors que le projet ne présente « que » huit hits « re-coverisés » –le verbe cover signifie à la fois reprendre un morceau de musique et dissimuler (couvrir), tout en étant le mot qui décrit la pochette d’un disque…
 
 
“RE - Billie Jean-Michael Jackson”, par Damien Bourniquel, 2013 :
Téléchargez ce morceau et changez le .wav en .pdf. pour obtenir le visuel équivalent.

Sommes-nous encore dans une situation d’écoute, ou au contraire dans une expérience plastique ? Ce fichier mi-son mi-image ne porte-t-il pas également, dans sa monstruosité numérique, une forme de critique de la gloutonnerie ambiante en matière de "data" ? En 2017, le trafic internet global atteindra selon Cisco 1,4 zettabits, contre 523 exabits en 2012 (un zettabit = 1021 bits, un exabit = 1018 bits). Et encore ne parle-t-on que des données numériques transitant par l’Internet…

Les Images audacieuses de Damien Bourniquel le sont aussi parce qu’elles s’inscrivent dans une longue veine expérimentale de l’Histoire de l’art, puisant ses sources chez les futuristes italiens (Luigi Russolo, auteur de l’Art des bruits en 1913, le premier manifeste bruitiste), mais aussi du côté du cinéma expérimental quand, en 1929, l’Allemand Rudolf Pfenninger imagine le procédé consistant à dessiner sur la partie sonore de la pellicule 35mm pour ensuite la jouer sur un synthétiseur optique. Ces recherches pionnières ne sont pas si éloignées de la vague du circuit bending que le musicien américain Reed Ghazala invente (par accident !) à la fin des années soixante, en tentant de réparer un vieux jouet électronique. La distorsion sonore ainsi produite devient une méthode, qu’il diffuse via l’Internet. En 2013, des milliers de circuit bendeurs remettent en marche de vieux jouets électroniques pour jouer sur scène, des labels et des festivals sont nés qui créent une scène internationale – le Blip festival a ainsi essaimé de New York à Tokyo sur quatre continents ! L’utilisation artistique de l’erreur de programmation a généré le glitch, mouvement initié par le mythique duo de musique électronique allemand Oval à l’orée des 90’s.

Damien Bourniquel pose des questions : « Que se passe-t-il quand on applique un effet sonore sur un fichier image pour en voir la répercussion visuelle et que l’on intervient sur le résultat pour en entendre la répercussion sonore ? L’effet audio de l’écho, appliqué à une image, produit ainsi la répétition de celle-ci en surimpression. » Pour y répondre, il utilise des procédés contemporains : un logiciel audio en open source, qu’on peut « tordre » à loisir (en suivant notamment le mode d’emploi d'Antonio Roberts), des pochettes et leur tube qu’on détourne, des "maîtres" dont on s’inspire pour explorer "l'étroite relation qu'entretiennent l'échec, l'accident et le dysfonctionnement avec la création". Damien Bourniquel n’est qu’un parmi tant de ces hackers de la "nouvelle frontière" numérique. Il est cependant pleinement représentatif de cette forme hybride, remixée, copiée-collée d’une esthétique de l’échec à la Cascone, ou plutôt d’une esthétique de l’accident, au sens que lui donne Paul Virilio.

Et pour élargir au-delà de l’IRL (et de Damien glitch Bourniquel), levons le voile sur la sélection de machinimas (ces courts métrages réalisés à partir de moteurs de jeux vidéo) concoctée pour la prochaine édition du festival Gamerz à Aix-en-Provence, en octobre prochain. Isabelle Arvers, curatrice, l’a intitulée "Machiniglitch" : "les bugs, les accidents, les erreurs et les glitchs font partie intégrante de l’univers des jeux vidéo", dit-elle. Dans les "interstices de l’image" se révèle « ce qui est normalement invisible : le code, la mémoire RAM, le processus de production de l’œuvre, mais aussi tout ce qui se passe pendant la transmission d'une image, pendant son transfert d’un format à un autre ». Et si Damien Bourniquel s’emploie à explorer le rapport son-image-erreur, les machinimas de Gamerz sont centrés sur l’univers des jeux vidéo. Ce qui ne veut pas dire qu’un non gamer ne pourrait les apprécier.

"The Fall Girl", de l’Australienne Georgie Roxby Smith, à partir du jeu Skyrim sur PS3, est à la limite du supportable, qu’on joue ou pas. S’y re-joue jusqu’à la nausée la chute mortelle d’un personnage féminin. Meurtre, suicide, punition… Au spectateur d’imaginer le scénario. Dans cette version machinimée, l’artiste amplifie en les isolant et les répétant les stéréotypes affectés aux corps dans les jeux vidéo, encore plus quand l’avatar est féminin…

  
« The Fall Girl », Georgie Roxby Smith, 2012 :

Victor Morales explore directement le son en tant qu’élément de gameplay en utilisant le moteur de jeu Cryengine. Dans son animation audioréactive aux champignons, c’est la position de la caméra et le champ de vision (FOV dans le jardon du jeu vidéo) qui sont affectés par les plus basses fréquences sonores (la bande son est signée du Norvégien Pal Asle Pettersen).

  
« Beyond the Magic Mushrooms », Victor Morales, 2013 :

Ces deux extraits ne sont qu’une petite part des machinimas composant la sélection de Gamerz 2013. Et ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan glitch DiY de l’époque. A toi, lecteur internaute, d’apporter tes propres exemples pour enrichir l’expérience !
 
 
Evénements
Festival Gamerz 2013
à Aix-en-Provence
du 10 au 20 octobre

• Festival Gamerz 2013
 
 
Liens
• Images audacieuses de Damien Bourniquel
• Interview (en allemand) de Reed Ghazala, le père du circuit bending. 
• Markus Popp, fondateur du groupe Oval, pionnier du glitch musical
• The Aesthetics of Failure : 'Post-Digital' Tendencies in Contemporary Computer Music, de Kim Cascone, Computer Music Journal, 2000 (MIT Press), l’intégrale du texte en ligne, la version PDF sur le site du MIT, et en version française, Une esthétique de l’échec : les tendances « postdigitales » dans la musique électronique contemporaine.
• Le rapport de Cisco sur le trafic global sur l’Internet paru en mai 2013 : VNI Global IP Traffic Forecast, 2012 - 2017.
• De Paul Virilio, on conseille la lecture du "Grand Accélérateur" (éd. Galilée, 2010) et de "La vitesse de libération" (éd Galilée, 1995), entre autres.

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