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L’armée des drones

Anonymous

Au-delà de l’IRL – entendez au-delà du réel. IRL (In Real Life), ainsi les protogeeks se donnaient-ils rendez-vous dans la "vraie" vie. AFK (Away From Keyboard), lui préfèrent aujourd’hui les partisans de Pirate Bay pour dire l’intrication de nos vies "en" et "hors" ligne, de nos façons de nous connecter et d’être au monde, fût-il 100% numérisé. Annick Rivoire, journaliste critique française, fondatrice de Poptronics.fr, observe et analyse la culture digitale depuis... la préhistoire du réseau.

Ils sont partout et ont été logiquement l’un des cartons de ce Noël 2013. Le marché mondial des drones est estimé à 5,2 milliards de dollars cette année (chiffres Teal Group), 500 000 AR Drone du français Parrot ont été vendus dans le monde… et 4700 morts l’auraient été par des attaques de drones américains. Les drones ne sont plus seulement l’arme "idéale" des guerres à distance contemporaines mais préfigurent des usages civils tous azimuts : la surveillance et les loisirs d’abord (agriculture, police, protection des espèces, photographie et cartographie aériennes), le commerce demain (la livraison, comme l’affirmait récemment le joli coup de pub d’Amazon), et pourquoi pas la culture (Lady Gaga et sa robe drone, autre joli coup de buzz). L’avènement du drone pour tous file la métaphore de l’évolution des technologies et de l’appropriation collective des réseaux informatiques. Mais faut-il voir dans le drone civil un dépassement de l’objet militaire, une forme de hacking social néoluddite ?

Revue des forces en présence. D’un côté, la technologie du vol sans pilote pour reconnaissance puis pour intervention, les "smart bombs". Le drone militaire est une arme léthale qui fait ressembler tout conflit à un jeu vidéo, et transforme radicalement les règles du champ de bataille, comme le rappelle le philosophe Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (2013). De l’autre, une communauté grandissante de citoyens vigilants, empêcheurs de tuer de loin, qui utilisent les mêmes "armes" que les Anonymous et les hacktivistes pour dénoncer, alerter, voire ébaucher une alternative.

A l’instar de l’Internet, développé à partir des recherches militaires du réseau ARPANET conçu par l’armée américaine pour échapper à une attaque nucléaire, puis récupéré par le monde universitaire et enfin ouvert au grand public, le drone est lui aussi progressivement passé du champ de la surveillance secrète des armées les plus puissantes (Etats-Unis en tête) à celui du commun des mortels. Comme l’Internet, le drone sort progressivement d’un usage restreint, secret, ultra-sécurisé pour s’ouvrir à la communauté du DiY, dont Chris Anderson (pamphlétaire et adepte de l’économie partagée) est l’un des fers de lance (le fondateur de Wired a également créé DiYDrone, centre de ressources en ligne et potentiellement de revenus pour lui).

Cependant, la "vulgarisation" du vol sans pilote est à double tranchant, comme la démocratisation du Web est en elle-même porteuse de problèmes. (Et si cette chronique "au-delà de l’IRL" s’intéresse au drone, c’est aussi parce qu’il s’agit d’un objet physique augmenté de technologies mobiles (stabilisateur gyroscopique, GPS…) et d’identification qui brouille les limites entre notre monde physique, ses frontières, ses espaces aériens autorisés, et le monde des réseaux, des joysticks et des commandes à distance).

Dans Théorie du drone, Grégoire Chamayou, philosophe déjà repéré pour ses Chasses à l’homme post-colonialistes, met en garde contre le leurre que constituerait une guerre à distance où l’agresseur n’a jamais peur de subir la conséquence directe de son acte. Les partisans de ces nouveaux types d’intervention militaire mettent en avant le côté "humanitaire" de cette façon de faire, et opposent le djihadiste kamikaze qui n’a pas peur de mourir en tuant l’ennemi aux soldats enfermés dans leur salle de contrôle qui ne vivent pas sous la menace du feu adverse. "La quasi-invulnérabilité pratique du camp dominant (a) été érigée pour lui-même à la fin du XXe siècle en norme éthicopolitique dominante." Le drone change radicalement les lois de la guerre, instaure une disymétrie radicale entre belligérants. Il rappelle les fameuses "frappes chirurgicales" du conflit en Irak, quand l’Occident regardait sur ses écrans télé le remake de Space War, fasciné par la virtualité des rayons laser, oubliant les victimes des roquettes. La guerre n’en porte plus le nom, elle est permanente et a lieu sur tous les terrains, de façon diffuse et "ciblée".

Cette guerre au temps du drone anticipe les attentats ou les attaques, et met le droit à l’épreuve : comment, dans une démocratie, peut-on justifier éthiquement le fait de tuer à distance de "potentiels" kamikazes (avant passage à l’acte, par définition) ? N’est-on pas entré dans une chasse à l’homme préventive (qui n’est pas sans rappeler l’attrait de nos sociétés pour le risque zéro en matière de santé publique) ? Tous les discours qui minimisent les effets de la guerre à distance, rappelle Chamayou, sont dangereux. Ils accentuent la crise "d’irresponsabilité""l’implémentation de la norme juridique" est laissée à des experts humains, militaires, scientifiques, ou machiniques, bases de données intelligentes, algorithmes de rendu… Et "le pouvoir, de distant qu’il était, se rend insaisissable".

Car la guerre à distance n’est pas une guerre sans effet. C’est à lui redonner une forme de visibilité que s’emploient artistes et activistes, dans un double mouvement de vigilance citoyenne et politique. Les hackers dénoncent la surveillance de nos vies privées (cf l’affaire Snowden et les wikileaks). Les "anti-drone" (l’un des hashtags populaires sur Twitter) veillent : la carte en temps réel des pertes civiles dues aux attaques de drones américains au Pakistan, au Yémen et en Somalie relève de la première famille. Le new-yorkais Josh Begley a développé Drones+, application qui permet de suivre en temps réel les attaques de drones de l’armée américaine à partir du formidable travail d’investigation indépendante menée par le Bureau of Investigative Journalism. Les journalistes du BIO recoupent et documentent toutes les attaques identifiées de la CIA au Yémen, en Somalie et au Pakistan. La preuve que ce travail est absolument indispensable : Apple l’a refusé en août 2012 pour son Appstore, au prétexte que les contenus de l’application étaient "inutiles", "répréhensibles et pouvant heurter le public". Pourtant, le Guardian, qui, à partir des mêmes données avait conçu sa propre carte interactive via son app généraliste n’a pas été arrêté par Apple...

Si le Bureau of investigative Journalism agit dans une tradition de transparence de l’information, la démarche d’Adam Harvey, elle, est plus agressive, façon pirate : sa collection de vêtements Anti-Drone à base de tissu métallisé empêche l’imagerie thermique des drones de surveillance de fonctionner. En version burqa, tchador ou cagoule, la collection Stealth Wear (vêtement furtif) s’est arrachée à New York à l’automne 2013... On doute cependant qu’au Pakistan ou au Yémen, ils et elles aient été nombreux à en profiter.

Ces deux actions permettent néanmoins d’inverser le processus d’insaisissabilité dont parle Chamayou, et de redonner de la visibilité aux effets politiques, pratiques, réels, des armes à distance. De la même manière, l’opération BDDWS, pour "Bringing Down Drones With Stones", lancée pour la première fois en juillet 2013 lors du festival Désert numérique par Lisa Cocrelle, Alejo Duque et Cyrille Henry, n’a pas vocation à lancer une intifada anti-drones, mais plutôt d’alerter sur un mode ludique. Un petit objet volant autonome (un Bixler trafiqué équipé d’une caméra Gopro qui diffusait les images sur la chaîne télé pirate du festival en temps réel) est la cible des festivaliers de Désert numérique qui réunit chaque année à Saint-Nazaire le Désert (Drôme) des artistes de la scène numérique DiY, des hackers, des musiciens électroniques… et les habitants du village. Alejo Duque, artiste colombien, chercheur dans le labo d’art sonore Locus Sonus, bricole des antennes portatives pour hacker les satellites de communication (TrueQue) ou lance des radios pirates. Ses actions relèvent de la pure "sousveillance", un néologisme qu’on pourrait ainsi résumer : "surveiller les surveillants". Dit autrement : "Les drones traquent les individus, les individus traquent les drones. Nous ferions mieux de nous entraîner à jeter des pierres aux drones."

"BDDWS", Isabelle Cocrelle, Alejo Duque, Cyrille Henri, Désert numérique, juillet 2013 :

L’opération BDDWS a été menée en forme de critique "à distance", ludique et récréative, mais elle fait écho à l’éveil d’un mouvement d’opposition au drone (civil et militaire, ce coup-ci). The Atlantic comparait ledit mouvement aux antinucléaires des années 70, en évoquant cet habitant de Deer Trail, Colorado qui propose d’ouvrir légalement la chasse aux drones

C’est que la généralisation des drones, qu’ils aident à photographier avec leur vue d’oiseau ou traquent les contrebandiers en Afrique, qu’ils soient les assistants de journalistes en mal de terrain ou les serviteurs des agriculteurs, inquiète, comme en son temps l’Internet. Même si la législation limite pour l’instant les usages civils, en France, la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), consacre sa dernière lettre trimestrielle Innovation & Prospective à la question, "Drones, innovations, vie privée et libertés individuelles". Son Secrétaire général Édouard Geffray reconnaît que "ces nouveaux outils demandent une régulation tout aussi innovante dans ses modalités d’applications". La Cnil rappelle qu’au bout du compte, "le débat sur la surveillance n'est que la prémisse d'une réflexion beaucoup plus large sur les questions d'éthique de la robotique. En effet, un drone n'est rien d'autre qu'un robot inabouti : au bout des ondes, il y a encore généralement un opérateur qui prend les décisions de pilotage et d’action."

Vu à la façon positiviste américaine, le drone est un enjeu de démocratisation et de transformation de la société (cf Chris Anderson). Vu à travers le prisme des institutions de contrôle des libertés publiques européennes, l’enjeu est d’abord éthique. Le point de vue de Ken Rinaldo, artiste américain qui présente à Marseille Drone Eat Drone : American Scream, dans le cadre de l’Anti-Atlas des frontières, est à mi-chemin de ces deux visions.

Sur un socle de paysage bucolique tournoient deux drones Reaper au bord du crash… grâce à la puissance robotique d’un aspirateur Roomba. "Irobot, qui commercialise ce robot aspirateur, est également l’un des acteurs majeurs de l’industrie robotique militaire, explique Ken Rinaldo. J’ai piraté le système d'alimentation du Roomba pour placer mon micro-contrôleur au-dessus du leur (le mien est maintenant le contrôleur général)."

Une façon de frapper les esprits plutôt que les corps à distance…

Aller plus loin :
Théorie du drone
, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique, 368p., 2013, 14€.
La section drone du Bureau of Investigative journalism
Bringing Down Drones With Stones (2013), d’Isabelle Cocrelle, Alejo Duque et Cyrille Henri. Les artistes activistes seront présents lors du prochain Désert numérique, du 4 au 6 juillet 2014, à Saint-Nazaire-le-Désert pour, selon ses organisateurs, d’autres "détournements de drones".
Dronestre.am (2012), du data-artiste Josh Begley, base de données en temps réel des frappes américaines par drones (2002-2013)
Drone Eat Drone: American Scream (2013), de Ken Rinaldo, est à voir dans le cadre de l’exposition Anti-Atlas des frontières, à La Compagnie, du 13/12/2013 au 1/03/2014, 19 rue Francis de Pressensé, 13001 Marseille (jeudi-samedi, 15h-19h).
Art in the Drone Age, enquête de Dazed Digital, qui rappelle notamment l’immense travail du vidéaste israélien Omer Fast.
Dronestagram (2012), de l'artiste James Bridle, ou l’impact des frappes militaires en images, via Instagram et Google Maps
Des drones à usage civil, sur Arte Creative, pour faire le point sur le drone non militaire
• "L’importance de la contribution amateure à l’industrie des drones", enquête à lire sur Internet Actu : "La communauté des drones est très structurée. Elle s’appuie sur des méthodes collaboratives de coconception héritées du logiciel libre favorisant le partage de l’information pour accélérer son développement."

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