Ben de Biel

No man’s land techno : le photographe Ben de Biel évoque Berlin et l’euphorie expérimentale des années 1990

Portrait de st-creative@arte.tv
ARTE Creative

Patron d’un club berlinois dans les années 1990, Ben de Biel n’est pas seulement un homme de la nuit. Figure majeure de la scène techno et du milieu des squatteurs, Ben de Biel est un des principaux protagonistes du documentaire "Berlin – Le mur des sons" diffusé dans le cadre du Summer of the 90s sur ARTE. Depuis plus de vingt ans, ce photographe de formation témoigne à travers des clichés en noir et blanc réalisés sur le vif, des métamorphoses auxquelles sont en proie la ville et ses habitants Il nous raconte comment il a vécu, façonné, et photographié l’état de grâce du Berlin des années 1990.

ARTE Creative: Qui a commencé : le photographe ou le patron de club ?
Ben de Biel: Le photographe. Avant la réunification, tous mes amis s’étaient installés à Berlin, notamment pour échapper au service militaire. Je ne trouvais pas ça excitant du tout et je suis allé à Hambourg pour apprendre la photo. Ce n’est qu’à la Chute du mur que j’ai déménagé à Berlin. J’étais d’abord là pour réaliser un reportage. Rapidement, nous avons squatté une maison. Le marché de la photo avait radicalement changé, ce qui n’arrangeait pas du tout mes affaires. Je me suis donc dit autant aller à Berlin, même si je ne gagne rien, là-bas, rien n’est cher.

Une fois à Berlin, tu n’as pas tardé à intégrer la scène techno alors émergente. Comment les choses se sont-elles passées ?
J’ai atterri par hasard au club "Ständige Vertretung" dans le squat Tacheles. Ce club est même plus ancien que le "Tresor". Et là, automatiquement, j’étais en contact avec ce type de musique et ces artistes. Je m’y suis vraiment consacré à partir de 1994, d’abord au "Eimer", et surtout en ouvrant le "Maria am Ostbahnhof" en 1998.

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Capitalistes convaincus, Tacheles, 1990

Qu’est-ce qui caractérise l’essor de la scène techno berlinoise après la Chute du mur ?
Pour les gens de l’Est, tout s’était effondré. Moi, je connaissais les règles qui s’imposaient à présent. Mais pas les gens de l’Est. Dans les deux parties de Berlin, il y avait beaucoup de jeunes. A Berlin Est, car c’était l’endroit le plus libre de RDA, et à Berlin Ouest, car il était possible d’y échapper au service militaire. Et puis soudain, toutes les drogues qu’on pouvait imaginer étaient disponibles pour pas grand-chose, surtout l’ecstasy et le speed. Et une nouvelle musique accompagnait tout ça, une musique sur laquelle on pouvait faire la fête 24 heures sur 24. Evidemment, la rencontre de tout ça a donné un truc sensationnel.

C’était quoi, le secret d’un bon club dans les années 1990 ?
Pour le client, l’important, c’était de pouvoir retrouver sa tribu. Pour l’exploitant, ce qui faisait la différence, c’était d’avoir un concept abouti : savoir gérer plusieurs bars de manière rentable.

Comment as-tu vécu l’évolution de la scène techno berlinoise ces 20 dernières années?
Le changement a été radical. Aujourd’hui, il y a tellement de touristes, c’est de la folie ! Au bout du compte, la qualité n’est plus toujours au rendez-vous. A l’époque, ça marchait comme ça : des nouveaux venus faisaient leur apparition et on expérimentait. On allait très loin dans l’expérimentation. Ca clouait simplement le bec à la cave techno du Tresor ! On ne peut pas s’imaginer toutes les expériences musicales qui avaient lieu. C’était incroyablement enrichissant et on pouvait voir des trucs sacrément variés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. A l’heure actuelle, c’est plutôt monotone, on essaie de donner au public ce qui lui plaît. L’esprit d’innovation a tiré sa révérence en catimini : si on veut changer quelque chose, il faut y aller à fond. 

Venons-en à ton travail de photographe. Quelles en sont les origines ?
J’ai appris le métier auprès du photographe Rudi Meisel à Hambourg. J’ai fait un stage et un peu travaillé pour lui. Quand je lui ai dit que j’allais à Berlin, il n’était pas très enchanté et a dit : "profites-en au moins pour photographier ta vie et en faire quelque chose d’intéressant". Et c’est ce que j’ai fait. Si bien que j’ai fini par prendre en photo tout ce à quoi je participais. Je me suis bien éclaté et, apparemment, ça a servi à quelque-chose.

Tu as pas mal photographié la vie nocturne berlinoise. D’une certaine manière, tu as rendu publique la sphère privée. En tant que patron de club et photographe, on a bien sûr un accès privilégié. Tu as profité de cet avantage ?
Oui, mais jamais de manière irrespectueuse. Pour moi, ça tombait sous le sens : comme je payais tous ces artistes qui se produisaient dans mon établissement, je pouvais les photographier. Eux et tous ceux qui les entouraient. Et j’ai toujours fait en sorte que les gens puissent vivre avec ces photos. Je n’expose pas tous mes clichés. Certains m’ont dit qu’ils ne souhaitaient pas être vus. Je n’ai donc pas publié leurs photos, je n’ai aucun problème avec ça. En règle générale, quand je connais les gens, je leur montre d’abord les clichés. La plupart n’y voit pas d’inconvénient. Et puis il y a aussi une catégorie de personnes, qu’on rencontre surtout lors des soirées techno, qui veut être photographiée. Parfois, ça peut même devenir un peu plus compliqué.

Quelles sont les situations que tu te refuses à photographier ?
Les gens dans des situations compromettantes. Le sexe ou la prise de drogue, ça, je dirais que j’éviterais de photographier.

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Barry, 1993

Tu as une photo que tu considères comme ta plus réussie ?
Il y a une photo que j’ai faite dans les années 1990, dans un squat du quartier berlinois de Friedrichshain (première photo dans l'article) : c’est probablement une de mes meilleures. Mais ce serait une erreur d’y voir ma meilleure photo. Car si j’avais déjà réalisé ma meilleure photo, je pourrais m’arrêter.

Le regard de photographe que tu poses sur Berlin a-t-il changé en 20 ans ?
En fait, je crois que je suis assez constant. Evidemment, ta perspective n’est pas la même quand tu es installé et que tu connais la ville comme ta poche. Ton regard est nécessairement différent quand tu es seulement de passage. Ce n’est pas comme quand tu vis depuis un certain temps quelque part. L’essence de mes photographies, c’est ce qui fait que Berlin est Berlin. Ce sont les changements qui se produisent. Il faudrait par exemple que je réussisse une super prise de vue de passants avec une bouteille de bière à la main : ça n’existait pas avant, ça, et ça n’existera peut-être plus dans 10 ans. Mais pour le moment, c’est carrément hype. Bref, ce genre de trucs. Mais au final, ce que je préfère, ce sont les reportages en noir et blanc. Quand je fais de la couleur, il faut que le rendu soit vraiment nickel.

Tu as participé à plusieurs occupations de bâtiments et tu fais activement de la politique comme porte-parole du parti pirate. Tu as toujours nourri ce rêve de révolution ?
L’enjeu, ce n’est pas la révolution, mais l’amélioration fondamentale des conditions. Je constate en effet que les choses n’ont pas évolué dans le bon sens. Prenons le retour des tabous. J’ai l’impression que d’une certaine manière, il y a une vingtaine d’années, tout était beaucoup plus libre que de nos jours. Les choses ne sont pas produites comme on aurait pu l’espérer. Le parti pirate n’est pas un parti révolutionnaire, ni un parti d’extrémistes de gauche. Au fond, avec ce que j’ai fait, je me suis plutôt bien débrouillé dans cette société. J’ai du temps et je peux me permettre de travailler bénévolement pour rendre un peu à la société ce qu’elle m’a donné.

Crédits Photo: Ben de Biel

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