Eau Argentée, Syrie Autoportrait - Un film, 1001 cinéastes

Ossama Mohammed retrace le conflit syrien grâce aux vidéos des réseaux sociaux

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ARTE Creative

Remarqué lors de la Quinzaine des réalisateurs au dernier Festival de Cannes, ce récit bouleversant du destin tragique de la Syrie raconté au jour le jour à travers des images amateurs hante les mémoires. Rencontre avec son réalisateur, le cinéaste Ossama Mohammed, dans son petit appartement de la Cité internationale des arts à Paris où il est exilé depuis 2011.

"Rassembler un pays et des êtres humains mis en pièces pour récréer l'unité"
A l'arrière du bâtiment principal de la Cité des arts au centre de Paris, dans un petit appartement du troisième étage où il a trouvé refuge avec son épouse et installé sa salle de montage, Ossama Mohammed m'accueille avec un sourire et des yeux troublés de tristesse. Parmi l'un des rares cinéastes syriens de sa génération – aux côtés d'Omar Amiralay et de Mohamed Malas avec lesquels il a collaboré -, formé dans les années 1970 à l'Institut des hautes études cinématographiques de Moscou, il se fait remarquer en 1988 au Festival de Cannes avec son premier long métrage, "Etoiles de jour". Considéré comme l'une des critiques les plus virulentes de la société patriarcale syrienne sous le régime Baas, le film n'a jamais été diffusé dans son pays même s'il n'a jamais été officiellement censuré. Et il a fallu au cinéaste attendre quatorze ans pour réaliser son second long métrage, "Sacrifices", hommage à Tarkovski salué de nouveau à Cannes en 2002. 

Ressenti par le cinéaste comme une nécessité au moment où son pays entre en révolution, puis en guerre, Eau argentée, "Syrie autoportrait" précipite son cinéma et son engagement, et finalement son style emprunt d'idéalisme et de désespoir. "En ce moment d'urgence, ce n'est plus le temps de suivre les règles du cinéma (…) mais de rassembler un pays et des êtres humains mis en pièces pour récréer l'unité". Il choisit le mode documentaire et les images amateurs publiées par les Syriens sur Internet pour raconter l'histoire de son pays qu'il a du quitter à regret en 2011. Un récit sous la forme d'un dialogue à distance avec ceux qui sont restés là-bas, où l'art de filmer tente de s'imposer comme un outil d'expression, de rassemblement et finalement d'arme pacifique face à l'oppression. A la jeune génération de cinéastes syriens, emmenée notamment par le collectif Abounaddara qui lui reproche d'utiliser ces images jugées irréfléchies, trop violentes et objets à confusion (tortures, cadavres d'enfants…), le cinéaste oppose leur réalité, la nécessité de les intégrer à une narration pour leur procurer enfin du sens, pour leur "donner une place légitime en cinéma."

"Utiliser des images pour sauver la mémoire de leurs auteurs de l'horrible machine médiatique"

Eau Argentée, Syrie Autoportrait - De l'usage d'images violentes

Car, si par ce film le cinéaste a désiré restituer "honnêtement" la réalité tragique de son peuple, tout en confessant la souffrance et la culpabilité suscités par son exil, il a voulu aussi interroger le cinéma, en éprouver la puissance. Porté par une vision romantique, parfois lyrique, le film tente en effet de transcender la violence, de lui opposer l'art de la mise en commun et de la composition, à partir des textes, des appels au secours et des images de citoyens en lutte qui découvraient le cinéma en même temps que la révolution.

"La tragédie contemporaine syrienne est aussi l'histoire de la découverte du cinéma." 

Eau Argentée, Syrie Autoportrait- L'Art du montage

Si, dans cette composition cinématographique, une attention particulière a été portée à la progression des images qui, au fil du film, abandonne la qualité médiocre des portables à bon marché pour des plans plus soignés tournés notamment par Simav, le travail effectué sur le son poursuit le même chemin salvateur, des premières murmures entonnés à l'accomplissement musical final, porté notamment par la sublime chanteuse syrienne traditionnelle Norma Omra.

"Le son guide le film."

Eau Argentée, Syrie Autoportrait- Son guide du film

Mais là où le film s'accomplit, trouve sa véritable voie(x) et finalement son parfait achèvement c'est avec la jeune Simav ("Eau argentée", en kurde) devenue coréalisatrice du film. Le jour de Noël 2011, alors que le cinéaste est de plus en plus dévasté par le désespoir, la jeune Syrienne le contacte via les réseaux sociaux. Une rencontre dont il parle encore aujourd'hui avec une vive émotion : incarnation inespérée de sa "mère patrie" abandonnée, de cette Syrie lettrée et riche, "cette Syrie que les Syriens méritent", Simav veut apprendre à filmer ; Oussama désire lui apprendre et découvre bientôt une véritable cinéaste doublée d'une combattante et d'une poète. Ils se retrouvent ainsi unis à distance par l'amour de l'art et de la révolution originelle, finalement confisquée par le gouvernement et les djihadistes. Si avec Simav s'exprime la pleine violence de la situation, renaît en même temps avec elle l'espoir d'un lien, d'un commun encore possible. Une tension tragique, concentrée dans un long et sublime plan séquence final, où elle suit un enfant qui, venant de fleurir la tombe de son père, court fleur et fusil en bois à la main pour éviter les snipers postés à un un croisement. C'est cet avenir incertain, ce combat quotidien que la jeune Syrienne a décidé finalement de retrouver après son passage au Festival de Cannes lors de la présentation du film : car "ici, affirme Ossama Mohammed avec une pointe de regret, d'envie et de respect dans la voix, Simav n'a pas trouvé sa place ; et elle a finalement préféré accomplir son destin  en Syrie."

"Simav est un miracle !"

Eau Argentée, Syrie Autoportrait - Le miracle Simav

Texte : Barbara Levendangeur

A voir sur ARTE : 
"Eau Argentée, Syrie autoportrait"
Un film d'Ossama Mohammed
diffusé lundi 15 septembre 2014 à 23h50

Disponible sur ARTE + 7

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