Identifiant Scald invalide.

YouTube, la salle de cinéma de Chris Marker

Portrait de st-creative@arte.tv
ARTE Creative

Notre semaine spéciale Chris Marker continue avec une incursion sur le Kosinki's channel, la chaine YouTube de Chris Marker. Notre guide est l'artiste Agnès de Cayeux.

Kosinki's channel (YouTube)

Entre-nous, et d'une gouttière du web à une autre, on miaule tous Kosinski et non Kosinki pour évoquer le channel que Chris Marker a créé le 12 juin 2006 sur YouTube. Il est certain qu'avec un s, la consonance du nom se rapproche plus de celle du vieil oncle Anton. Kosinski, ce n'est pas Chris. Marker, ce n'est pas Guillaume-en-Egypte, ni Sandor Krasna, ni Iterovitch et les autres... Kosinski (avec un s) est un jeune réalisateur américain qui signe en 2011 la suite du film culte TRON.

Alors, qui est Kosinki ? Cherchons un peu, car maître Google ne s'en souvient pas. Ce que nous relisons, nous autres, c'est qu'en cette année 1997, Chris Marker écrit une postface à son livre-documentaire Coréennes publié en 59 au Seuil, où il se situe précisément à Port-Kosinki. Il existe bien le port de Kosin, l'université de Kosin... localisés en Corée du Nord, là où l'auteur a photographié ces visages, corps et paysages. Il existe bien un suffixe "ki" en coréen. Il existe bien une réponse imaginaire à ce Kosinki là.

Chris Marker est le premier, le premier à programmer des jeux vidéos connectés au réseau des réseaux pour son film Level Five et celui de Michael Shamberg Souvenir. Il est le premier à filmer l'écran de son minitel pour son documentaire  Mémoires pour Simone, le premier à offrir un portefolio de photographies Clair de Chine en guise de film pour la revue Esprit en 56. Il est aussi le premier à immortaliser son avatar de GEE sur son musée virtuel et éternel de l'Ouvroir. Le premier à créer un compte Flickr sous le nom de Sandor Krasna et à y déposer ses remarquables photographies de manifestations anti-gouvernementales. Et au travers de Kosinki, Chris Marker est le premier cinéaste à déposer librement ce qu'il nomme ses XPlugs sur son channel Youtube, une sorte de salle de ciné indé ouverte à tous et dont les films présentés sont téléchargeables et partageables à l'envi.

Ils sont curieux ces 11 films du Kosinki's channel de chez YouTube. Curieux, car au delà des récits qu'ils délivrent, ils sont tous des essais issus de logiciels de geeks. Marker en cite un : Animoto, et nous en livre l'url. Zino, son complice des derniers ordinateurs, évoque l'utilisation du jeune logiciel PulpMotion pour la réalisation de Pictures at an exhibition. Et puis, le logiciel iMovie et les autres... On s'en fout de la technique, certes, mais ce que l'on sait de la Technique, c'est que lorsqu'elle est détournée et que l'on s'en fout précisément, elle produit des miracles. Pas des miracles esthétiques, le fond de la pensée est toujours là, un film qui n'est pas un film, un documentaire qui n'est pas un documentaire... Le miracle, c'est cette possibilité de penser, de coller, de monter, d'intégrer, de compresser, d'incruster, de bidouiller, d'encoder, d'uploader et de partager ses désirs en un temps T du web, celui de la simultanéité.

 

 

iDead, le dernier collage de Kosinki publié le 7 octobre 2011 sur un air de Purcell est composé d'une ronde animée et vertigineuse de 128 couvertures de journaux et magazines du monde entier à l'effigie de Steve Jobs, documents téléchargés sur le web le lendemain de la disparition du cofondateur d'Apple. Et Kosinki de répondre à Quatarsys qui lui demande what music is playing ? : « Purcell's aria from Ode to St Cecilia : "wondrous machine" - he meant the organ, but it suits also the computer. »

 

 

Deux jours avant la publication du dernier des XPlugs de Marker, le 5 octobre 2011, le jour de la mort de celui qu'il disait visionnaire, de celui qui a changé nos vies et inventé nos premiers Macintosh, Kosinki publie Kino sur son channel, « A short history of cinema », comme le youtuber le décrit lui-même. Kino est un ovni de 1 minute et 47 secondes, une sorte de petit bijou serti d'images précieuses et leurs incrustations méticuleuses, au pixel près. Cette brève histoire du cinéma vue par 2560 internautes cet autre dernier jour du 29 juillet 2012 n'est pas une brève histoire du cinéma. Certes, le quatuor des amours cinématographiques et markériennes est inscrit et cartonné dans Kino : Méliès, Griffith, Welles et Godard. Mais le sertisseur Kosinki a de l'humour et inverse cette brève histoire du cinéma en celle du « Perfect Viewer ». Kino est un quintet, une brève histoire de la perception et de la circulation des images et de la pensée en un temps T et bien réel, celui du web. Ainsi, le cinquième et dernier fragment de cet ovni est un trucage réalisé à partir de cette mémorable web-vidéo truquée elle-même et rendue publique en mai 2011, filmée à l'issue du raid américain dans la résidence de Ben Laden « le montrant avec une barbe grise et regardant son image à la télévision. » Kosinki insère dans la TV de Bin-Ben, zapette à la main, une séquence de dessin animé, Tom (le chat) coursant Jerry (la souris). C'est une autre histoire. Celle offerte par Kosinki sur son channel YouTube.

 

 

Quelques semaines et une saison avant cette brève histoire du Perfect Viewer, Kosinki publie Imagine. C'est-à-dire 31 secondes trafiquées de quelques images téléchargées sur le sujet de l'affaire DSK et le Sofitel et ce « Don't Disturb » qui a agité les réseaux sociaux. « An historical "if" », écrit Kosinki pour description de ce nouvel élément des XPlugs. Disons que le « if » ou le « if... else » est une condition en langage informatique qui permet d'écrire librement quelques aléatoires ou boucles narratives. Disons que Chris Marker le sait, car il est le premier programmeur en langage Applesoft Basic et que cela – entre iGeeks – peut plaire.

 

 

Que dire de plus ? Il s'agit de regarder un à un les XPlugs du channel de Kosinki (cette ville coréenne qui n'est pas une ville) et de se souvenir de l'endroit précis du web où nous en avons déjà perçues les sources. Ce qui est apaisant, c'est de partager cette mémoire du temps passé à naviguer sur la toile, celle de Marker ou de Kosinki, ce temps passé à télécharger, à archiver, à remoudre le grain de la pensée internet.

 

Le channel de Kosinki est une déclaration d'amour à l'homme noir président, à l'ami Godard, au cinéma, à Steve Jobs, à la télévision qui s'empare de tout et de n'importe quoi, à Guillaume le chat et… à la rate Leila. Le channel de Kosinki, c'est peut-être tout simplement l'expression d'une possibilité de livrer une part de son disque dur, en toute confiance, sans attendre mille ans pour avoir le droit de... le droit à... le droit pour...

 

Chris Marker ne s'est pas invité sur notre grand réseau de l'Internet, il l'a inventé.

 

Agnès de Cayeux

 

Liens :
Le site d'Agnès de Cayeux
Le projet "in my room" d'Agnès de Cayeux
"Coréennes" paru au Seuil
Le long métrage "Level Five"
"Souvenir" un film de Michael H. Shamberg avec la participation de Chris Marker et Irit Batsry
"Mémoires pour Simone" à voir jusqu'au 21 octobre sur ARTE+7
L'Ouvroir - Musée virtuel créé par Chris Marker et Max Moswitze en 2008 sur Second Life
Sandor Krasna sur Flickr
Animoto

Commentaires (0)