Kraftwerk

Boing, Boom, Tchac : Kraftwerk en replay pendant 7 jours

Portrait de st-creative@arte.tv
ARTE Creative

Les pères fondateurs de la musique électronique ont toujours un temps d’avance. Le documentaire exclusif d’ARTE "Kraftwerk – Pop Art", diffusé le samedi 14 septembre et disponible sur ARTE+7 jusqu'au 21, présente l’œuvre audiovisuelle du groupe ainsi que des extraits de concerts spectaculaires de leur dernière tournée.

Boing, Boom et Tchac. Lorsque l’art avec un grand A se résume à l’essentiel, tout le programme artistique de Kraftwerk se concentre dans ces trois mots. Point barre. Tout au plus pourrait-on encore ajouter "Pam !" Appliqué à la pop électro de notre ère, le laconique "ceci n’est pas une pipe" des surréalistes devient "Boing, Boom, Tchac", autrement dit, une clé de lecture. La fameuse pipe de Magritte, qui n’est que la représentation d’une pipe, est entrée depuis belle lurette dans l’institution muséale. Kraftwerk aussi vient d’être intronisé dans les temples de la culture. En 2005, le groupe se produisait à la Biennale de Venise. L’an passé, c’était au tour du MoMA de New York. 2013 aura vu Kraftwerk investir la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen de Düsseldorf et même une ancienne centrale électrique, la Tate Modern de Londres.

En avance sur leur temps. Le nom du groupe veut dire centrale électrique en Allemand. Quand Kraftwerk se produit donc à Londres dans une ancienne centrale, le geste n’est pas dénué d’ironie. Normalement, il n’y a rien de plus délicieusement daté qu’une avant-garde qui a fait son temps. Kraftwerk propose pourtant une musique qui même par le passé, était tellement orientée vers l’avenir qu’elle reste en avance sur son présent. Cette atemporalité se retrouve dans les prestations actuelles du groupe qui reprend tous ses albums dans l’ordre chronologique depuis "Autobahn": la série de concerts est intitulée "12345678 The Catalogue". La technique déployée est tellement poussée qu’un média conventionnel comme la télévision ne peut qu’en restituer un fragment. Les quatre artistes de Düsseldorf se tiennent derrière leurs pupitres, presque immobiles dans leurs costumes de LED, ils tournent des boutons. L’image est iconique, elle appartient à la légende, un peu comme la guitare en flammes de Jimmy Hendrix ou le moonwalk de Michael Jackson. Grâce aux lunettes 3D, Kraftwerk fait accéder à un espace qu’il est impossible de transmettre dans sa totalité. Il y pleut des pilules, des colonnes de chiffres y défilent et des notes grondent dans un hall où la musique semble venir de tous côtés.

 

 

Les pères fondateurs de la pop moderne. En effet, Kraftwerk ce sont un peu les pionniers d’un continent que nous commençons à peine à coloniser. Kraftwerk se retrouve dans l’ADN de presque toutes les musiques électroniques depuis la fin des années 1970. De manière directe ou détournée, pendant des décennies, les artistes les plus variés se sont emparés de leur musique : Pink Floyd, David Bowie, Africa Bambaataa, Madonna, Depeche Mode, Rammstein, Jay-Z, Fatboy Slim, Daft Punk ou Coldplay. L’émergence de styles comme le hip-hop, la pop synthé, l’indus, la techno, la house ou le drum’n’bass aurait été impensable sans l’apport de Kraftwerk. Les Beatles ont ouvert la voie à l’univers pop, Kraftwerk l’a connecté au monde des ordinateurs.

1968. Ceux qui allaient devenir Kraftwerk portaient encore un nom à rallonge : Organisation zur Verwirklichung gemeinsamer Musikkonzepte (organisation pour la réalisation de concepts musicaux communs). Les fondateurs de l’Organisation, Ralf Hütter et Florian Schneider, ne se distinguaient pas des autres jeunes de l’époque – ils faisaient du rock. Les premiers albums font la part belle aux jams sauvages, guitares électriques, flûtes traversières, claviers jazzy et autre beats stoïques. Et pourtant, on entend déjà leur musique se radicaliser. De disque en disque, elle prend la voie de l’ascèse tout en faisant intervenir des instruments bien moins courants. Plus froids, plus inaccessibles que leurs confrères de l’époque, les musiciens de Kraftwerk semblaient sortir d’une autre époque. Ils portaient des costumes, des cravates, et la raie de côté. Leurs photos officielles sont soigneusement mises en scène, elles semblent avoir été prises durant la République de Weimar. Rien d’étonnant à cela, Ralf Hütter expliquera dans une de ses très rares interviews que la guerre avait détruit "l’industrie allemande du divertissement" et que l’homme s’était vu affubler "d’une tête d’Américain". Kraftwerk est influencé par la clarté formelle du Bauhaus et les expérimentations électroniques de la musique nouvelle, en premier lieu de Karlheinz Stockhausen. A la différence près que Kraftwerk opère à l’extrémité décomplexée de ce spectre, là où le minimalisme et la pop se réconcilient.

Des sonorités venues du futur. En 1974, le groupe franchit finalement un cap que le reste de la scène musicale mettra encore des années à passer : "Autobahn" est le premier album entièrement électronique. On y entend des instruments commercialisés comme le synthétiseur analogique Minimoog mais aussi des instruments bidouillés par le groupe, comme la batterie électrique faisant office de boîte à rythmes. Les violons, les flûtes et les guitares faisaient figure d’accompagnement. Ce à quoi venait s’ajouter le chant, tantôt transformé et haché par le vocoder, tantôt empreint d’une provocante indifférence : "Vor uns liegt ein weites Tal / Die Sonne scheint mit Glitzerstrahl / Die Fahrbahn ist ein graues Band / Weiße Streifen, grüner Rand / Jetzt schalten wir das Radio an / Aus dem Lautsprecher klingt es dann / Wir fahr’n auf der Autobahn" (Devant nous la vallée / Le soleil brille et scintille / La route est un ruban gris / Bandes blanches et bordures vertes / Nous mettons la radio / Et ça sort du haut-parleur / Nous roulons sur l’autoroute).

La machine humaine. Avec "Autobahn" et les quatre albums qui suivent – "Radio-Aktivität", "Trans Europa Express", "Die Mensch-Maschine" et "Computerwelt" – Kraftwerk a atteint son orbite artistique. Dans tous ces opus, il est question d’ordinateurs, de radioactivité, d’aliénation, de choses transitoires, de passages, de voyage.
La convergence de l’homme et de la machine à l’époque post-moderne n’a pas seulement donné un titre à l’un de leurs albums, "Die Mensch-Maschine". Cette notion est l’essence même de Kraftwerk, formation dont les artistes se mettent sciemment en retrait, abrogeant la subjectivité au profit du sérialisme. En 1978, pour la première fois, les musiciens se font remplacer sur scène par des doubles plus vrais que natures, des robots qui lancent leur credo « Wir laden uns’re Batterie / Jetzt sind wir voller Energie / Wir sind die Roboter" (Nous chargeons nos batteries / Maintenant nous sommes pleins d’énergie / C’est nous les robots). Près de  30 ans plus tard, c’est à notre tour de nous sentir comme des robots, des machines humaines connectées au monde numérique.
C’est pour ça que Kraftwerk a vraiment sa place au musée. Leurs concerts stylisés à l’extrême – les robots ont depuis longtemps été remplacés par des avatars 3D – relèvent de la plus pure performance, de l’actionnisme audiovisuel, au sens à la fois classique et moderne du terme. Et si un jour, dans un avenir très éloigné, leur musique venait à décliner, car devenue démodée, il resterait toujours des images dans notre mémoire : la Coccinelle d’une autoroute généré par des ordinateurs. Un artefact portant la plaque d’immatriculation D-KR 70. Düsseldorf, Kraftwerk, fondé en 1970. (Arno Frank)

A l'antenne:
Kraftwerk – Pop Art
Le samedi 14 septembre à 22h30 et sur Arte+7: du 14 au 21.09.2013
Un film documentaire de Simon Witter et Hannes Rossacher;
ARTE GEIE, France 2013, 60 min
Prèmiere diffusion, HD

Lien:
• Kraftwerk

Discographie (sélection):
• Kraftwerk (1970)
• Kraftwerk 2 (1972)
• Ralf und Florian (1973)
• Autobahn (1974)
• Radio-Aktivität (1975)
• Trans Europa Express (1977)
• Die Mensch-Maschine (1978)
• Computerwelt (1981)
• Techno Pop (1986)
• Tour de France (2003)
• Minimum-Maximum (2005, Live-Album)
• 12345678: Der Katalog (2009)

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