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"Home Cinema" oscille entre références proto et post-cinématographiques.

Portrait de st-creative@arte.tv
ARTE Creative

L'exposition "Home Cinema", présentée dans le cadre du festival Exit, à la Maison des Arts de Créteil jusqu'au 5 avril 2015 présente un intrigant panorama d'installations qui renouent avec les racines foraines du cinéma, revisitées par les technologies contemporaines.

"Home Cinema" regorge de dispositifs spectaculaires qui rappellent les premiers temps du cinématographe, où les spectateurs se rendaient à des séances afin d’assister à des démonstrations de machines plutôt qu’à des films. L'objectif de ce cinéma d'attraction était de susciter la curiosité en exhibant quelque chose d'extra-ordinaire.
Au festival Exit, barnum du numérique, ces attractions qui assaillent les sens prennent la forme d'un drive-in interactif où le conducteur au volant d'une voiture devient le protagoniste du film ("Drive-in Theater" de Yeondoo Jung), d'une simulation de tyrannosaure en relief aux mâchoires prêtes à vous broyer et à l'haleine décoiffante ("Immateriality #5" de SZajner), d'un rouleau de peinture permettant d'étaler des vidéos sur les murs ("Kollage Kiosk" de Sweatshoppe ) ou, plus fascinant, d'un tunnel de lumière colorée ("Space Odyssey" d'Etienne Rey) propulsant le visiteur dans un trip cosmique inspiré de "2001 Odyssée de l'espace".

"Home Cinema" oscille entre références proto et post-cinématographiques. Le numérique a bouleversé l'industrie du film, en facilitant et généralisant la production, le montage, la distribution, le sampling et le remix du matériel audiovisuel. Il a favorisé les hybridations et accéléré la circulation des images, des écrans géants aux écrans de poche de nos smartphones.
"The Pirate Cinema" de Nicolas Maigret (en version performance à la Gaîté Lyrique à Paris le vendredi 24 avril à 20h dans le cadre de PixelLab où il retracera l'histoire du P2P) visualise ainsi en temps réel sur trois écrans les fichiers des blockbusters que s'échangent les internautes. Cette cacophonie audiovisuelle vertigineuse est générée automatiquement par le réseau Peer to peer, révélant l'activité invisible du partage de fichiers et la géographie de ces échanges globalisés. Le "montage" qui donne à voir la nature fragmentée de ces images-flux de données, est ici réalisé par les utilisateurs à leur insu.

Dans "Dérives" d'Emilie Brout et Maxime Marion, c'est un algorithme qui monte en direct ce film fleuve à partir de 2 300 extraits tirés de l’histoire du cinéma, depuis "L’arroseur arrosé" des frères Lumière jusqu’à "Titanic" en passant par "Psychose" ou "Piranha 3D". Dans ce film infini où l'eau est le personnage principal, il est difficile de prévoir le chemin que va suivre l’algorithme, le plan suivant étant généré selon une série de paramètres (dynamique du plan, luminosité, sentiments associés, quantité, qualité de l’eau ; etc.). A rebours des films simplement aléatoires, les séquences s’enchaînent dans "Dérives" avec fluidité, créant une véritable dramaturgie.
C'est un algorithme encore qui inspire les mouvements de la caméra dans "Fractal Film", de Delphine Doukhan et Antoine Schmitt, proposant une lecture à chaque fois renouvelée d'une même scène chorégraphiée.

La version en ligne de "Fractal Film"

L'exposition rend compte d'une double tendance qui traverse les arts numériques. D'un côté l'exploration d'une nouvelle esthétique et d'un langage propre à l'imagerie numérique, de l'autre, l'attraction archéologique et l'exploration du passé des machines de vision que les artistes contemporains revisitent, voire réinventent.

Ainsi des projections fantomatiques de Jim Campbell qui, à l'hyper-netteté et clarté contemporaine préfère la puissance évocatrice de la basse définition. L'artiste floute, dissout et déconstruit les images au point où le spectateur doit regarder avec insistance s'il veut voir. Les formes indéfinies, faites d'ombre et de lumière, obtenues par des rubans suspendus de LED à l'intensité variable, prendront, à condition de s'éloigner suffisamment de l'écran, les contours familiers de vieux films de famille.

Quant à Julien Maire, son "Man at Work" a tout l'air d'un film en 3D, mais sans film. Le "cinéma en relief" proposé par l’artiste est une étrange machine rétrofuturiste qui puise dans les premières expériences du cinématographe comme dans la technologie dernier cri. L’artiste bricoleur a modélisé 85 figurines décomposant le mouvement d’un homme creusant un trou, puis les a rematérialisées une à une avec une imprimante 3D selon le procédé de la stéréolithographie. Ces petites figurines d’à peine plus d’un centimètre, en résine translucide, sont fixées sur une bande circulaire défilant mécaniquement dans une sorte de carrousel devant un projecteur. Traversées par un rayon lumineux, elles diffusent sur l’écran des images où le "relief" se fait sentir par un jeu de flou et de profondeur de champ. Le résultat est troublant, opposant un cinéma solide, matérialiste, laborieux à l'hyperréalisme, la vitesse et la virtualité de la 3D hollywoodienne. Dans son nouveau projet en cours, il rejoue des scènes archétypales du cinéma.

L’idée d’offrir sur l’écran une sensation de relief remonte, elle, à la fin du XVIIIe siècle, avant même que les pionniers du cinéma ne donnent leurs premiers tours de manivelle. L'expression "cinéma en relief", tombée en désuétude a été remplacée par "3D", qui convient mieux à l’image calculée, au procédé informatique. Ce vieux mythe jouit aujourd'hui d'un regain d'intérêt avec la démocratisation des casques de réalité virtuelle. Les spectateurs affublés d'Oculus Rift (dont la mise sur le marché est annoncée cette année), absorbés dans les différents univers virtuels mis à disposition (un jeu de déambulation sylvestre de Vincent Morisset, une expérience de danse à 360° de Blanca Li, un voyage à l'intérieur du cerveau de Balthazar Auxiètre etc...) coupés du monde qui les entoure, font penser à d'autres figures plus anciennes, évoquées par l'archéologue des médias Erkki Huhtamo.
Faisant référence à une gravure du début du 19e siècle vue au Frankfurt Film Museum et intitulée "La Kaleidoscomanie ou les Amateurs de bijoux Anglais", il décrit: "Nous y voyons différentes personnes immergées dans leurs kaléidoscopes. Parmi eux, deux "kaléidoscomaniaques" tellement fascinés par les visions qu'ils contemplent à l'intérieur du "tube à image" qu'ils ne se rendent même pas compte que d'autres hommes sont en train de courtiser leurs compagnes dans leur dos ". Un motif récurrent qu'on retrouve dans les années 1850, lors de la mode du stéréoscope (dispositif qui permet de reproduire une perception du relief à partir de deux images planes), qui garantit cette fois une immersion totale, puisqu'il recouvre les deux yeux du spectateur. En 1852, l'opticien parisien Jules Duboscq rajoute le mouvement au relief avec son Bioscope qui selon une publicité d'époque "va plus loin encore, puisqu'au relief des objets, il ajoute le mouvement et pour ainsi dire la vie " narre Laurent Mannoni dans "Le grand art de la lumière et de l'ombre". "Leur ambition répond à l'attente du public et au rêve de quelques utopistes : voir enfin l'image photographique d'un être humain s'animer en relief sur un écran ".

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Du stéréoscope aux google cardboard
Du stéréoscope aux google cardboard

L'emballement actuel autour de la réalité virtuelle n'est pas sans rappeler ces premières expériences de peepshow, élargissant l'immersion à 360° degrés. Les casques de VR réactivent les idées de film à la première personne, mais aussi les fantasmes consistant à vivre à travers les yeux d'un autre, à partager ses émotions. Lors d'une récente conférence du VRLab à l'Institut Culturel de Google était présenté le projet danois "The Dog House", où le spectateur est convié à un repas de famille, invité à s'asseoir à une table et à adopter le point de vue de l'un des cinq protagonistes (la mère alcoolique, le père libidineux, le petit frère, le grand frère et sa copine). Poussée à l'extrême, ça donne "Seeing-I", la performance de l'artiste britannique Mark Farid qui -  muni un casque de réalité virtuelle - s'apprête à vivre 24 heures sur 24 durant 28 jours à travers les yeux d'un inconnu.
A moins que ce projet ne rejoigne "El Paraiso", l'émouvant musée de films inachevés de Mariano Pensotti avec la designer Mariana Tirantte :  un ensemble de maquettes de cinémas jamais construits, où sont projetés des scripts jamais réalisés (de Godard, Rohmer, Wong Kar-wai). Des films sans image, faits de mots, qui prennent forme uniquement dans l'esprit des visiteurs.

Un article de Marie Lechner

L'exposition
Home Cinema
dans le cadre du festival Exit
jusqu'au 05 avril 2015
à la Maison des Arts de Créteil

puis du 27 avril 2016 au 28 aout 2016
dans le cadre du Printemps à Saint Sauveur à Lille.

A voir aussi
"The Pirate Cinema" de Nicolas Maigret
en version performance à la Gaîté Lyrique à Paris
le vendredi 24 avril à 20h dans le cadre de PixelLab

Liens
"Drive-in Theater" de Yeondoo Jung
"Immateriality #5" de SZajner
"Kollage Kiosk" de Sweatshoppe
"Space Odyssey" d'Etienne Rey
"The Pirate Cinema" de Nicolas Maigret
 "Dérives" d'Emilie Brout et Maxime Marion
"Fractal Film", de Delphine Doukhan et Antoine Schmitt

Erkki Huhtamo, "From Kaleidoscomaniac to Cybernerd, Towards an Archeology of the Media"
VRlab - Art et réalité virtuelle
The Dog House
Seeing-I

 

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