Après une longue pratique de la musique improvisée, Philippe Poirier a fait partie, depuis sa création en 1986, du groupe de rock Kat Onoma.
Depuis 1997, ses travaux, qui réunissent textes, musiques et images, se construisent ensemble sous la forme de concerts, de films et d'albums (Qui donne les coups, Automne Six, Qu'est-ce qui m'a pris, et tout récemment Les triangles allongés - Hertzfeld, sortie nationale le 2 mars).
Depuis un lieu déserté, désoeuvré, sorte de cage de résonance du temps passé, on entend une voix de femme chanter « he's the boy for me », ou le rire d'un vieux jazzman, des orages, des trains, des fragments enchevêtrés de musiques lointaines.
Les aiguilles raclent les microsillons en 60 et en 18, mélangent leurs craquements parasites à l'images bruitée des super 8. Le tout s'élève avec la poussière en grandes nappes au-dessus du sol cimenté.
Pour cette création, nous avons demandé à Philippe Poirier de s'immerger quelques jours durant dans le Môle Seegmuller, au cours d'une sorte de résidence intra-urbaine qui lui a permis de vivre quelques poignées d'heures de jour et de nuit dans ce lieu finalement inconnu.
Il y suggère un voyage, sans doute parce que, pour l'avoir vécu, force est de constater que ce lieu est habité par les ailleurs qui s'y raccordent.
Un texte de Philippe Poirier au sujet des « Aiguilles du passé »
On commence par des images S.8 que j'avais tournées à l'époque où les entrepôts étaient encore en activité. Les péniches à quai chargées par les grues géantes, la locomotive verte, les tas de graviers. Les premières mesures de Johnny Guitare creusent le ciel bleu de ces images agitées et irradiées par la voix fêlée de Peggy Lee.
À l'intérieur du bâtiment, la caméra fixe de sa vision monoculaire la poussière accumulée sur les plateaux cimentés. Le lieu est vide, ouvert à tous vents, la poussière frissonne.
Un feu surgit comme la foudre et suit un chemin. Avec lui, le temps semble s'ouvrir, la mémoire est comme un feu qui court.
Dans une pièce abandonnée, au dernier étage, quelqu'un, il y a plus de vingt ans, a collé sur les papiers peints des photos de musiciens célèbres découpées dans des magazines. Rien n'a changé depuis.
Nous sommes dans une grande caisse de résonance. Elle piège les sons et le lieu devient hanté de musiques parfois très anciennes. Elles nous arrivent portées par le tumulte de la ville.
Tout semble venir se déposer ici. Nous avons affaire à une opération de sédimentation, de filtrage, de dessication, d'évaporation. Les objets s'abîment dans leur présence, les liquides se condensent et se tassent, absorbant l'écho du monde.
Les images volent, portées par les airs. Les images s'attirent, se rassemblent, se condensent et s'assemblent en formant des simulacres hallucinogènes. Des bribes de musiques, des effigies, des idoles, des peuples millénaires. Les images se parlent entre elles et l'on a du mal à suivre les enchaînements.
La mémoire comme un feu qui court. Elle montre et brûle au même instant.
Et quand tout s'apaise, quelques accords de guitare et la voix de Peggy Lee accompagne un temps les nuages qui se sont formés au-dessus des paysages chavirés.
Dans l'entrepôt, une légère brise reprend son balayage, les poussières tremblent et les dernières lumières s'éteignent, le soleil se lève.
Philippe Poirier
www.philippepoirier.com
Production : Oscilloscope & Ososphère Réalisation : Olivier Fuoc
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