WORLD BRAIN - trailer

World Brain : l'expérience d'une humanité connectée

Portrait de Emma Guerchon
Emma Guerchon

Le projet World Brain, produit par Irreverence Films, propose de nous immerger dans les différentes formes de folklore de l'Internet. Sous forme d'un "film document" (diffusé le 15 décembre 2015 sur ARTE) et d'un site internet interactif, World Brain suit les pérégrinations d'un groupe de chercheurs qui tente de survivre dans la forêt avec Wikipédia, propose une excursion au coeur de data centers etc.
Le film a été projeté mardi 08 décembre 2015 à la Gaîté Lyrique et était accompagné d'une conférence-débat "World Brain : introduction à la survie" disponible en vidéo sur ARTE Future.

World Brain décrit le réseau planétaire qui nous englobe et propose des outils théoriques pour le comprendre. Le site interactif se présente comme une base de ressources en ligne pour se repérer à l'intérieur du cerveau mondial. Il est à la fois documentaire, fiction et manuel. Le film quant à lui est delinéarisé et réparti par séquences dans cet immense espace en ligne. Nous avons rencontré les deux auteurs de World Brain, Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon.
World Brain est actuellement présenté sous forme d'installation au ZKM de Karlsruhe dans le cadre de l'exposition Infosphere et sera projeté le mardi 08 décembre 2015 à la Gaîté Lyrique. Cette projection publique sera accompagnée d'une conférence-atelier sous forme de cours de survie, que vous pourrez suivre en livesream sur ARTE Future!

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ARTE Creative : Quelles ont été vos principales inspirations, et ou/envies pour World Brain?

Stéphane Degoutin : L'une des inspirations était le "Whole Earth Catalog", un livre très particulier de la fin des années 1960, édité par Stewart Brand. C'est un catalogue, au sens propre du terme qui répertoriait des outils et expliquait comment construire à partir de rien une communauté de vie : comment construire une maison, comment cultiver la terre, etc. C'est un livre très représentatif de l’esprit de l'époque. C'est un objet éditorial très intéressant, notamment pour son graphisme. C'est un objet très naïf, d'une certaine manière mais très complet. Il nous a inspiré pour le site worldbrain.arte.tv, qui regroupe toute sorte d'éléments, de réflexions. Les premières esquisses du site se rapprochaient du graphisme du "Whole Earth Catalog".

Gwenola Wagon : Certains concepteurs du "Whole Earth Catalog", comme Stewart Brand, ont ensuite joué un grand rôle dans le développement réseaux internet : les premiers forums, les réseaux de chat en ligne. On est passé de communautés en réseaux à la naissance d'internet. Il y a une sorte de jonction entre ces deux univers. C'est ce qui nous a intéressés.

Stéphane Degoutin : Dans le "Whole Earth Catalog", il y a une contradiction évidente qui est que Stewart Brand aide à monter des communautés hippies, mais il le fait avec un objet commercial, puisque le catalogue propose bel et bien des objets à la vente. Or toute cette génération va entretenir des liens ambigus avec le consumérisme, la rentabilité, l'entreprise etc. Cette ambiguïté nous intéresse beaucoup. Nous avons mis en scène des contradictions similaires dans le film, comme par exemple le réseau et la forêt, des choses que l'on n'associe pas forcément.

Comment s'articule l'équipe de chercheurs et acteurs ?

GW : Il y a un mélange entre une fiction avec des acteurs et des chercheurs qui mènent des recherches qui seront documentées dans le film et une partie des "vrais" chercheurs, deux ou trois d'entre eux qui expliquent leurs recherches, sous forme de workshops, qui se tiennent dans des forêts, ou des montagnes complètement connectées, en essayant de recréer une connexion pirate. Nous sommes allés chercher des personnes précises pour la recherche, puis on les a confrontés à des acteurs, pas forcément des acteurs professionnels, en essayant de faire à la fois une fiction, et quelque chose qui soit plus proche d'un document, plutôt qu'un documentaire.

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Quelles ont été vos motivations pour faire un document-fiction ? Comment avez-vous fait vos choix pour articuler vos partis pris ?

SD : Je n'utiliserais pas le mot "docu-fiction", parce que ce n'est pas vraiment un documentaire. Parfois, effectivement, il y a des parties du film qui documentent la réalité, mais ça n'a pas forcément pour but d'en faire une documentation objective. Ce n'est pas non plus une fiction, dans le sens où il n'y a pas vraiment de personnages, on a plutôt essayé de détourner les codes du documentaire et de la fiction, on s'en est inspiré pour qu'il y ait une trame de lecture pour le public. On pourrait parler de film-essai, une expression qui a beaucoup été utilisée par Chris Marker. Mais même si il y a des parties théoriques, elles se contredisent entre elles, c'est vraiment un film qui navigue entre toute ces notions.

GW : Je trouve l'idée d'essai assez intéressante, elle sous-entend qu’on peut faire des erreurs. Cela renvoie à la citation du début du film : "Tout bien considéré, l'histoire des erreurs de l'humanité est peut-être plus précieuse et plus intéressante que celle de ses découvertes", soulignant que l'erreur fait partie de la découverte scientifique. On pourrait peut-être parler d’une "fable contemporaine".

Est-ce qu'au moment où vous avez fait ce choix entre document/réel et fiction, n'avez-vous pas eu peur que l'un mette en péril l'autre ? Que le public se perde ?

GW : Je pense que l'un aide l'autre et qu'ils s'enrichissent. Il y a beaucoup de choses qui résonnent, comme un guideligne du film, c'est un petit peu comme si à chaque fois on essayait de produire des rimes.

SD : La conception du film est duelle, puisqu'on va à la fois créer une linéarité dans la narration et qu'on va la casser derrière, notamment avec un discours qui peut être dévié. C'est une manière de faire qui nous semble assez importante, pour que le spectateur soit toujours maintenu à une certaine distance du film. C'est très présent chez Jean-Luc Godard, qui lui à l'extrême, dans ses films récents, sort complètement le spectateur du film. Nous le faisons parfois rentrer, parfois  ressortir, en espérant qu’il garde un certain recul par rapport à ce qu'on lui montre.

L'idée d'avoir plusieurs supports était native à la construction du film ? Pourquoi avez  vous pensé  en "réseau", sur plusieurs supports ?

GW : C'est quelque chose qui est à l'origine du projet, un peu comme le "Whole Earth Catalog". Ça fait un moment, que l'on cherche à tout prix à faire un projet qui soit à la fois lisible comme un livre, explorable comme une carte, et consultable comme un film. Nous avons trois médias de prédilection, qui sont les cartes, les livres et les films, et du coup aujourd'hui comme ces médias se prolongent sur les réseaux, on les consulte sur Internet, ce sont des médias qui vont être en perpétuelle mutation.

SD : Au début nous voulions faire trois formes : film, carte et livre. Au final, il y a d'une part un film linéaire, qui entraîne le spectateur, avec un début, une fin, et puis la carte c'est un peu l'inverse, c'est comme si on explosait tout ça, tous les thèmes qui sont abordés dans le film se retrouvent éparpillés. Ces fragments ne sont plus forcément liés entre eux, sauf à travers des zones thématiques, et on y rentre par des détails, mais on y trouve tous les éléments du film. Mais il n'y a plus la trame linéaire que l'on pouvait avoir avant. Il reste donc deux structures opposées qui sont faites des mêmes éléments, mais qui proposent deux lectures complètements différentes. Dans l'idéal, on commence par  regarder le film, ensuite on explore la carte.

Cette carte pourrait–elle devenir collaborative ? Que cela devienne une expérience sur le web, où les gens pourraient participer ?

SD : Pour notre projet, il s'agit plus d'un travail éditorial, une sélection d’articles, d’images et de vidéos, intéressantes individuellement. Dans ce choix, il ne s'agit pas forcément de tout mettre. Au contraire, il y a des choses que nous n'avons pas mises délibérément, parce que ça ne nous semblait pas pertinent d'un point de vue esthétique. En format collaboratif, ce serait complétement autre chose, ça se rapprocherait peut-être de Reddit.

Qu'avez-vous appris de cette expérience ? Quel est votre retour d'expérience ?

GW : Le projet était aussi de faire un état des lieux des infrastructures liées à Internet, les Data Center, les câbles sous-marins etc. Et ça, ça été la partie la plus lourde à démarrer.

SD : Se faire ouvrir les portes d'un data denter est extrêmement complexe, et nécessite des négociations sans fin.

GW : C'est là que nous nous sommes rendus compte que nous étions face à la forteresse ou au château kafkaïen. Cela a modifié un peu la donne, nous avons dû adapter le ton, c'était une des étapes les plus complexes. Le double défi était de combiner linéarité et dé-linéarité. Cela a impliqué beaucoup de complexité au niveau du scénario. Dans le cadre d'une fiction clefs en main c'est plus simple, mais là c’est un format plein d'imprévus.

A travers cette expérience assez riche, à travers plusieurs supports, est-ce que vous auriez aimé dire quelque chose aux gens qui vont suivre World Brain ?

SD : On ne cherche pas à défendre une thèse. Par contre nous aimerions soulever une question : "où place-t-on le sujet ?". La question de la matérialité d'Internet est fréquemment traitée d’un point de vue technique, ou alors d'un point de vue politique, du point de vue du respect de la vie privée, qui sont des approches tout à fait pertinentes et essentielles. Ce qu'on a voulu montrer, c'est qu'on pouvait aussi placer la question du point de vue du rapport de l'être humain au monde dans lequel il se trouve. La question n'est pas seulement technique ou politique, elle est aussi anthropologique. C'est une question importante, celle de l'homme dans la société en réseau.

GW : C’est plus une histoire de climat, une ambiance, une coexistence de vie et de fantasme. On s'est inspiré de films, de nos fantasmes personnels. On a imaginé ce groupe qui survit dans la forêt uniquement grâce à Wikipédia, tout en étant très connecté et n'étant pas du tout dans une dialectique linéaire. Nous sommes à la fois dans la forêt et connectés, et nous survivons.

Comment voyez-vous World Brain dans l'avenir ?

GW : Le côté témoignage d'une époque est très présent, c'est une sorte de trace. Il y a aussi une manière de faire des films que nous allons exploiter dans  nos recherches à venir. Nous allons continuer à explorer les questions autour de la manière de concevoir et raconter des histoires accessibles sur les réseaux.

SD : Et aussi comment développer une pensée complexe, ambivalente. Proposer des projets qui ne soient pas réductibles à une seule lecture. C'est très important, et ça le sera toujours dans notre travail futur, et "World Brain" est une étape dans ce type de recherche.

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Liens :
Le site interactif World Brain
World Brain sur Facebook
L'événement Facebook de la Transmediale
La Transmediale
Interview Gwenola Wagon dans Libération
Gwenola Wagon
Stéphane Degoutin
Leur site officiel

"Whole Earth Catalog" de Stewart Brand. (PDF téléchargeable)
 "Aux sources de l'utopie numérique" de Fred Turner (PDF téléchargeable)

Informations complémentaires
Les auteurs du projet publient aussi respectivement un ouvrage lié à la thématique : "La société Nuage" de Stéphane Dégoutin, une sélection d'images de data centers à travers le monde. Ainsi que "De Mesmer aux rats télépathes" de Gwenola Wagon sur le magnétisme animal du XVIIIème siècle à nos jours.

Actualités
• World Brain
Diffusion mardi 15 décembre 2015 à 00h15 sur ARTE

• World Brain : introduction à la survie
Projection publique et conférence-atelier
le 08 décembre 2015 
à la Gaîté Lyrique

• World Brain sous forme d'installation
du 5 septembre au 31 janvier 2016
au ZKM, Karlsruhe